Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Et le bien commun ? - Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°416 – 31 Juillet 1915
Article mis en ligne le 14 novembre 2017
dernière modification le 12 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Le député Adrien Dariac a publié, il y a déjà quelques semaines, dans le Journal de Paris un article sur “Propriétaires et locataires” où nous lisons ceci :

Pour résoudre le conflit qui divise propriétaires et locataires, de nombreuses solutions ont été indiquées.
Autant de cas, en effet, autant d’espèces. Peut-être une infime minorité de locataires n’a-t-elle pas été atteinte par les événements, ou ne l’a-t-elle été que très peu ; mais et ceux qui mobilisés dès le premier jour, ont dû tout abandonner, ont souffert, ont lutté vaillamment, laissant derrière eux une entreprise à peine commencée, un magasin à peine ouvert, une femme et des enfants dans la gêne ? Et ceux qui sont partis pour ne plus revenir ?... L’étude, la boutique, les bureaux, modestes ou luxueux, loués pour les besoins ou les exigences normales du temps de paix, — sont fermés, ou ne reçoivent plus de clients, ou n’abritent plus personne. Cependant les termes “courent” impitoyablement. Le locataire n’est plus là — ou il lui est impossible de payer l’arriéré. On peut diminuer les dépenses, les réduire considérablement ; on peut supprimer le superflu et même une partie de ce qu’on appelle le nécessaire ; on peut se contenter d’une nourriture moins abondante ou moins choisie, ramener au strict minimum les frais d’entretien : on ne peut quitter son appartement ou son magasin. Le loyer a pris, dans la grande majorité des cas, le caractère d’un impôt écrasant auquel on ne peut se soustraire et qui ne correspond présentement qu’à un total insignifiant de services rendus. Trop souvent le bon sens proteste contre la jurisprudence qui n’admet pas que la guerre modifie en rien les contrats : ce n’est pas d’ailleurs la première fois que le bon sens a des raisons que la jurisprudence ne comprend pas.

La guerre est faite pour la défense d’un bien commun qui exige l’union sacrée. Mais il y a toujours conflit, même à l’intérieur, et cela parce qu’il y a plus d’un bien, tous les biens mêmes, qui ne sont pas du tout communs. Cependant, les gouvernants parlent de la paix pour le droit. Lequel ? Précisons. La paix pour le droit à la propriété commune.
Mais les propriétaires ne l’entendent pas ainsi et nous avons déjà vu que ceux des départements envahis avaient créé une vaste association manifestant une grande activité pour obtenir le droit à la réparation intégrale, sans quoi “les fusils partiraient tout seuls”, a dit un de leurs orateurs. Réparation intégrale d’un bien privé et nullement commun, ne nous y trompons pas.
Et pourquoi le bon populo ne songerait-il pas, lui aussi, à obtenir une réparation intégrale, à revendiquer tout ce dont il a été privé, dépouillé, volé, et cela non seulement depuis une année de guerre, mais pendant des siècles ? Les dommages subis sont incalculables, mais le compte pourrait être facilement réglé par l’application du principe tout est à tous.
Au cas contraire — et pourquoi pas ? — les fusils partiraient tout seuls, comme disait le porte-parole des propriétaires.
Lesquels propriétaires, non seulement dans les départements envahis, mais à Paris aussi n’entendent rien perdre. C’est toujours le député du Journal qui nous le dit :

Les propriétaires parisiens qui forment le groupe le plus agissant et le plus important — et on sait que nulle part en France le locataire n’est discipliné comme dans la capitale et n’apporte plus exactement son tribut au minotaure, — informent officiellement les pouvoirs publics, par un ordre du jour récent, qu’ils ne veulent rien perdre. Leur intransigeance et leur superbe sont sans égales. Ils daignent cependant consentir aux mobilisés la prolongation du moratorium ; ils devaient à tout autre locataire le droit à une réduction aussi légère soit-elle. Ils exigent en échange d’un délai de grâce prévu par le Code civil, des intérêts moratoires “au taux légal”. Somme toute, concessions équivalentes à zéro. Ils n’ont rien oublié, et rien appris : ils affectent volontiers d’ignorer que la guerre ne laisse pas seulement des deuils, mais des ruines.

Franchement, ces propriétaires nous deviennent presque sympathiques. Trop de monde a cherché à nous détourner, dévoyer, égarer, au nom de sentiments très respectables sans doute et d’une réalité momentanée, la guerre entre Etats, qui nous laissera, dans un temps relativement très court, en présence de la réalité séculaire : la spoliation, l’exploitation et l’oppression des pauvres par les riches.
Or, si les riches ne veulent subir aucun dommage du fait de la guerre, ce sont les pauvres qui auront tout à supporter. Tout le sang versé n’aura donc servi qu’à aggraver la situation des prolétaires, à accroître leur misère et et à multiplier les maux qui en découlent, à moins toutefois que les fusils ne partent tout seuls.
Que faire ? se demandent angoissés plusieurs camarades, auxquels leur inaction actuelle pèse beaucoup. Mais préparez donc les esprits des déshérités à obtenir leur réparation intégrale, préparez-les à faire face à la propriété, à défendre les vies que la guerre a épargnées, à protéger les femmes, les enfants, les mutilés, préparez des armes qui sembleront partir toutes seules lorsque le conflit aura atteint son point culminant. Notre programme de hier demeure celui d’aujourd’hui et ne saurait changer qu’après avoir été réalisé, c’est encore et toujours la révolution.




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