Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’action immédiate – Un révolté
Le Réveil communiste-anarchiste N°416 – 31 Juillet 1915
Article mis en ligne le 14 novembre 2017
dernière modification le 12 novembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Ce que je vais dire ici n’est certes pas très nouveau. Il y a beau temps qu’on a dit qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil. Mais il est bon parfois d’examiner tranquillement les choses, d’exposer ses vues, d’échanger des idées, du choc desquelles jaillit quelquefois une petite étincelle de lumière.
Et d’abord, je dirai, — comme Bertoni dans la dernière réunion du groupe du Réveil, que je ne conçois pas pourquoi, ni même comment nous pourrions procéder à une révision de nos idées. Une idée ne se révise pas, une conviction ne se change pas, un idéal n’a pas deux ou trois formes. Or notre idée est qu’il y aurait quelque chose de meilleur à faire que ce qui est ; notre conviction est que la société, telle que nous la voyons organisée, est un leurre pour le genre humain ; notre idéal est d’arriver à la réorganiser sur des bases telles qu’il en résulte le bonheur le plus complet non pas pour quelques profitards, mais pour l’humanité tout entière.
Et je ne pense pas qu’il y ait rien à changer ici.
Reste à savoir si les moyens que nous préconisions étaient bons pour arriver à ce but.
Il y a bien des manières d’envisager les choses. Au premier abord, on peut dire que tous les moyens sont bons, pourvu qu’ils tendent à un même but. Tout chemin mène à Rome, dit la sagesse populaire. Qu’importe, au fond, que nous y allions par la ligne droite ou par le chemin des écoliers. C’est seulement une question de temps, et les jours, les années, et même les siècles ne comptent pas dans l’éternité des âges.
Cependant il faut constater que notre mouvement avait, dans les derniers temps perdu un peu de son unité. Nous étions partagés en syndicalistes, en purement révolutionnaires, en individualistes, etc. Or, si une telle variété d’étiquettes prouve peut-être la vitalité d’un parti, ou si vous préférez, d’un groupe, elle prouve aussi un certain vague dans les idées, une dispersion dans l’effort commun, dont nous pouvons voir le néfaste exemple chez les socialistes. Depuis que ceux-ci sont divisés en Allemanistes, Guesdistes, Jauressistes, Unifiés, etc., etc., ils sont de plus en plus nuls au point de vue de leur influence. Ce qui ne veut pas dire que par cela les arrivistes du parti aient perdu leur temps. Ne les voyons-nous pas aujourd’hui trôner dans le ministère, ce qui fait un bien cocasse contraste à côté d’un président tardigrade.
C’est le mal évident de cette dispersion de l’effort, de créer de petites chapelles. Comme chacun s’imagine avoir raison, il se confine dans son petit coin, s’y agite quelque temps, finit par s’y endormir.
Naturellement, il ne saurait être question de couler tous les esprits dans le même moule. Nous qui voulons toutes les libertés, nous voulons avant tout celle de la pensée. Mais puisque nous savons quel but précis nous poursuivons, il nous faut donc y tendre fortement, et tout en agissant dans notre milieu, autour de nous, comme nous pouvons et comme nous voulons, ne pas l’oublier, ce but général, ne pas trop l’éloigner dans nos aspirations, ne pas le laisser supplanter par un but particulier qui peut nous sembler plus proche.
Ceci dit, je pense qu’il est bon d’être parfois, modérément et consciencieusement surtout, opportuniste.
Nous n’avons que faire, en somme, de toujours prêcher à des convertis. Il faut étendre le plus possible notre action.
Au début du mouvement révolutionnaire en Russie, les camarades bornaient leur propagande à apprendre à lire au peuple. Puis, ayant traduit de bons livres, mais non pas des volumes tendant directement aux idées révolutionnaires, ils les répandaient partout. Il fallait commencer par donner le goût de la lecture. Le fait seul de lire servait déjà à décrasser l’esprit des pauvres moujiks sortant d’une servitude de plusieurs siècles.
Ensuite vinrent d’amicales causeries, puis des conférences, des réunions, enfin on publia des journaux.
Eh ! bien, chez nous aussi, il y a aujourd’hui encore des moujiks de la pensée, il y a toute une bourgeoisie, pas toujours aussi féroce, aussi égoïste, aussi méchante qu’on affecte de le croire, mais bien plutôt tout aussi endormie, tout aussi abrutie par de longs siècles aussi d’enseignement officiel et de sophistication, d’emprisonnement systématique.
Voilà le vaste terrain où nous devons agir, où nous devons semer, où nous sommes certains de trouver peu à peu de l’appui.
Il n’est pas question, sans doute d’aller prêcher la bonne paroles à des financiers, d’endoctriner des politiciens, d’amener à nous des gens occupant de “bonnes places”. Ceux-là, laissons-les résolument de côté, nous serons toujours sûrs de les rencontrer “de l’autre côté de la barricade.”
Mais il y a de petits bourgeois, de petits “patrons” même, qui souffrent presque autant que l’ouvrier de la situation actuelle. C’est cette petite bourgeoisie qui jadis, trop fortement atteinte par la spéculation éhontée du gouvernement, fit la grande Révolution. C’est cette bourgeoisie qui, directement frappée en 1871, par le décret qui, à la fin de la guerre exigeait le paiement immédiat des loyers arriérés, rendit possible le mouvement de la Commune, et même y participa au début.
C’est là tout un terrain nouveau, où je pense que nous pourrons agir avec quelque chance de succès. Mais il faut naturellement adapter nos idées à ce milieu, ou plutôt en présenter la partie qui paraît la mieux faite pour y produire son effet. Ainsi nous insisterons sur le côté économique du conflit actuel. Nous montrerons la guerre semant non seulement la mort, mais aussi la ruine, engloutissant autant de millions que de vies humaines. Nous ferons comprendre à cette petite bourgeoisie, que si quelques rares spéculateurs parviennent à canaliser vers leurs coffres-forts tout cet or qu’on va mendier auprès de l’épargne populaire, ce n’est ni l’ouvrier, ni le modeste “bourgeois”, ni même le petit patron qui en verront jamais un centime.
Nous pourrons aussi faire toucher du doigt le mensonge des gouvernements qui répètent sans cesse, eu temps de paix, que les ressources manquent pour les besoins de l’éducation, pour la création de maisons économiques et hygiéniques, pour des caisses d’assurances, que sais-je encore, pour tous ces palliatifs que le socialisme a imaginés dans le seul but de prolonger un peu la crise. En temps de paix, on ne peut même pas trouver l’argent pour cela. Mais en temps de guerre, on dépense des millions chaque jour, et cela dure une année et les emprunts se suivent, et l’on trouve toujours de nouveaux milliards.
Il y a donc beaucoup, il y a donc énormément d’argent sur terre. Il y a des ressources telles que tout le monde peut vivre heureux et tranquille. Voilà ce qu’il ne faut cesser de dire, de redire, de faire toucher du doigt.
Si la population de l’Europe avait employé depuis le 1er août 1914, raisonnablement et sensément les milliards qu’on a jetés en fumée et en incendies, on peut dire que ces douze mois auraient pu être douze mois de paix, de calme et de bonheur. Et ne dites pas que c’eût été impossible. Vous venez de prouver le contraire. Les milliards, vous les avez trouvés, grandes puissances ou petits pays neutres, tous vos emprunts de guerre ont été souscrits d’enthousiasme. Les milliards, vous les avez eus, mais imbéciles plus encore que méchants, vous les avez employés à tuer, piller, incendier.
Quel beau sujet de réflexion... pour qui est capable de réfléchir !




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