Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les grands blessés – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°416 – 31 Juillet 1915
Article mis en ligne le 28 novembre 2017
dernière modification le 9 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Pendant une quinzaine, toutes les nuits, à trois heures, a passé en gare de Genève, un train de grands blessés français renvoyés dans leur pays. Des foules compactes, allant de cinq à dix mille personnes, hommes, femmes et enfants, se sont rendus chaque fois saluer les malheureuses victimes de la guerre, apportant une telle profusion de fleurs et de cadeaux que le fourgon spécial attaché à chaque train pour les recueillir, n’a pu tout emporter. Ce fut un accueil cordial, vibrant, enthousiaste, généreux, où tout ce qu’il y a de meilleur dans les masses a pu se manifester. La place, les quais de la gare, le voisinage immédiat débordaient, bien avant l’heure du passage, de manifestants ; des centaines de personnes ont fait des kilomètres à travers champs au cœur de la nuit pour voir de près le train, pour être sûres que leur salut, leurs vœux, leurs applaudissements seraient entendus. Rien n’a arrêté les manifestants, ni l’heure matinale, ni la pluie, ni les défenses, ni les longues attentes si l’on voulait être bien placé pour bien voir. Toutes les difficultés ont été surmontées et les manifestations ont eu un caractère grandiose, inoubliable. Tout le monde était là, des plus jeunes aux plus âgés, poussés par un élan irrésistible, donnant sans compter, ne vivant pendant quelques instants, oublieux de tout, que pour le touchant témoignage de fraternité.

Nous ne chicanerons point la foule sur la distinction qu’elle a faite entre victimes et victimes, sur l’esprit nationaliste qui a pu l’inspirer, sur tel ou tel mobile nullement louable, peut-être... Il y a des ombres à tout tableau, mais, dans notre cas surtout, elles ne peuvent qu’en faire ressortir davantage les éclatantes lumières.
Eh bien, qu’en disent-ils ceux qui ne voient dans la foule que des abrutis, des avachis, dont on ne peut rien tirer ni espérer ? Douterions-nous de la bonté de nos idées au point de croire qu’elles ne pourront jamais susciter des dévouements, des enthousiasmes pareils ? Nous reconnaîtrons-nous comme absolument incapables pour toujours de parler au cœur et à l’esprit des masses ?

Ah ! le prétentieux positivisme de ce socialisme soi-disant scientifique qui a travaillé pendant des années à refouler tout élan, à éteindre toute flamme, à briser toute audace, pour ne montrer comme besogne utile qu’une enrégimentation sévère, une réglementation étouffante, une discipline servile, une accumulation de gros sous, toujours prêt, d’ailleurs, à dénoncer les rêves, les illusions, les chimères, approuvé et encouragé en cela par la partie la plus fourbe de la bourgeoisie, comprenant très bien qu’on ne renverse pas- un monde, pour le transformer ensuite, à force de petits calculs et de mesquines revendications.

Aujourd’hui encore, pour aboutir à la paix, à la disparition de cet horrible cauchemar qui étreint l’Europe entière, au lieu de faire appel au grand idéal même qui est la raison d’être de l’internationale, au lieu de poursuivre nettement la chute du régime dont est sortie et sortira encore fatalement la guerre s’il lui survit, nous assistons à des tentatives socialistes ne se différenciant en rien de celles du pacifisme chrétien et bourgeois et également impuissantes.

Nous connaissons l’objection :

— Mais comment croire à la révolution ?

Eh bien, en regardant les foules agir et se donner lorsqu’elles sont frappées et remuées par un événement donné.

Songez au petit nombre d’auditeurs que nous avons à nos assemblées, conférences et manifestations, à tous les prétextes — mauvais temps, fatigue, éloignement, heure mal choisie, etc. — que nous invoquons pour excuser les absents ; aux difficultés que rencontre le fonctionnarisme syndical recourant de plus en plus aux poursuites légales pour faire rentrer les cotisations — et comparez avec la foule qui spontanément, sans exhortation aucune, se lève au milieu de la nuit, amenant femmes et enfants, chargée de cadeaux alors que la gêne se fait plus particulièrement sentir, et heureuse de prouver ainsi sa gratitude à des inconnus.

La guerre n’aura-t-elle pas d’autres grands blessés qui passionneront le peuple ? Ou, lui-même ne sera-t-il pas en fin de compte le grand blessé s’émouvant sur son propre sort, sachant qu’il se doit à lui-même, à tous ceux que l’immense malheur a épargnés ?
Est-ce le dernier enthousiasme populaire auquel nous assistons ou ne serait-ce pas plutôt le premier de toute une série de ces grands enthousiasmes se succédant à de courts intervalles et qui font les révolutions ?

Nous nous rendons, bien compte que si notre idée rencontre à un moment donné un aussi large consentement, si elle suscite l’action et le don de soi-même de la part de la foule anonyme, nos plus grands espoirs deviennent légitimes.
Et n’y a-t-il pas de raisons pour qu’il en soit vraiment ainsi ? N’a-t-on pas laissé entrevoir un avenir meilleur, ne l’a-t-on pas promis formellement et cette promesse ne s’est-elle pas ancrée dans les cœurs, qui répondront plus tard à la voix de ceux qui voudront la réaliser ?

Non, l’heure n’est pas aux découragements stériles, aux vaines imprécations. De nouveaux événements plus graves, plus décisifs que ceux d’hier mûrissent, pendant que toutes les pensées sont encore tournées vers la guerre, et demain peut-être nous entendrons les masses acclamer la révolution.

Soyons prêts à lui en montrer la voie, à réclamer les réalisations immédiates nécessaires, à donner un but aux enthousiasmes, à fournir une action aux énergies, une émulation aux hésitants. Et sachons de suite transformer les dons venant de tous en biens pour tous.

Combien nombreux sont les grands blessés dans leur humanité, dans leur rêve, dans leur amour de la vérité, qui vont revenir de l’exil douloureux où ils ont tant souffert, pour rentrer dans la cité du bon accord, du bien-être et de la liberté qui aura une consolation, une joie, une bénédiction pour tous. Préparons l’accueil le plus fraternel, préparons les plus riches offrandes, préparons les cœurs, les esprits et les bras à la suprême libération, au triomphe de cette justice que nous appelons de son nom de guerre : la Révolution.




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