Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Renouvellement – Georges Herzig
Le Réveil communiste-anarchiste N°417 – 28 Août 1915
Article mis en ligne le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Il semble qu’on ait au Réveil peur de la nouveauté. Aussitôt prononcé les mots révision d’idées, renouvellement, ç’a été une coulée d’encre pour prévenir un mouvement qui s’annonçait uniquement sons forme de vœux pieux si l’on en excepte les tentatives déloyales des De Ambris et de certains syndicalistes qui n’ont rien à voir ici. On a même fait. intervenir Bakounine et le Congrès de la Paix comme s’il s’agissait de constituer une alliance avec une portion quelconque de la bourgeoisie devenue libérale ensuite des événements actuels. M’est avis que nous pourrions nous dispenser de ressusciter les morts — même les plus grands — d’autant plus qu’on peut trouver dans leurs écrits de quoi confirmer ou infirmer nos différentes conceptions du moment. Ainsi, à propos de la guerre, Bakounine, tout internationaliste qu’il était, aurait manifesté sa haine de la démocratie sociale allemande, noyée ouvertement aujourd’hui dans l’impérialisme le plus impénitent. Ce n’est pas lui — très certainement — qui eût reproché aux anarchistes français d’avoir marché contre l’envahisseur. C’était le moins doctrinaire des révolutionnaires et s’il eût été partisan de l’union, en Italie, "des groupes d’avant-garde socialistes, syndicalistes, républicains et anarchistes" acceptée par le Réveil (voir numéro du 30 mai : Comment un peuple est mené à la guerre) dans un but révolutionnaire dont l’aboutissement n’eût pas dépassé le renversement de la monarchie et l’intronisation de la république, il eût aussi, en toute logique d’action révolutionnaire, préconisé la défense de la France républicaine, si manifestement mauvaises que soient ses institutions, dans la pensée d’une possibilité révolutionnaire finale. Il n’y a pas deux manières d’envisager les faits, l’une opportuniste quand il s’agit de l’Italie, et l’autre rigide et doctrinaire quand il s’agit de la France. Et qu’on ne vienne pas me dire que le but des révolutionnaires italiens dépassait idéalement un simple changement de gouvernement. On pouvait prévoir sans beaucoup de perspicacité, que les circonstances ambiantes et les liens de cette union hybride n’auraient pas permis d’aller plus loin, car il est peu probable que l’élan populaire n’ait pas été brisé par l’avènement d’un régime politique nouveau. L’union qui s’est faite au lendemain de la déclaration de guerre — à quelques exceptions près — ne parait pas devoir infirmer cette constatation. Alors !

Mais là n’est pas la question qui nous occupe.

Dans un article à ses lecteurs, le Réveil trouve que "nos idées, toutes nos idées, ont trouvé leur confirmation dans les faits." Il est évident que nos appréciations des événements et de leurs conséquences dans l’avenir nous ont donné raison sur bien des points. Ainsi, toutes nos critiques du socialisme politique aussi bien français qu’allemand, ont été malheureusement confirmées dans la suite, et il n’eût guère pu en être autrement pour la simple raison qu’un entraînement politique ne peut aboutir, en fin de compte, qu à un renoncement au socialisme et à l’acceptation d’une servitude intellectuelle et morale aux fins de l’Etat, par tous ceux qui adhèrent à ses pratiques, même quand ils paraissent soutenir une cause en apparence contraire aux dirigeants mais non au système lui-même. Nous nous sommes attaqués de préférence à la social-démocratie, à l’Internationale ouvrière, pépinière de politiciens exclus des cadres des autres partis surabondamment pourvus d’ambitieux prêts à toutes les louches besognes de la politique, parce que nous considérions ces ennemis comme étant plus près de nous, en contact direct avec les travailleurs pour lesquels nous nous croyons appelés au rôle de révélateurs de la pensée socialiste et d’éclaireurs de l’action révolutionnaire à venir.

Retenus dans cette voie, nous ne nous sommes pas suffisamment attelés à la critique de l’Etat lui-même, de son rôle historique, de sa puissance d’attraction, paralysant toutes les énergies, ruinant les initiatives privées, et des faiblesses qu’il découvre à chaque essai de réforme sérieuse.

Est- ce que son œuvre actuelle, quel que soit le régime sous lequel il opère, en présence de ce cataclysme universel pouvant aboutir à la banqueroute après avoir ruiné les pays dont il paraissait être la providence, ne fait pas ressortir vivement l’insuffisance de nos attaques ? Or, si c’est la banqueroute, ce sera aussi le triomphe de l’oligarchie ploutocrate des grands financiers se réservant pour la curée finale, imposant aux travailleurs un régime qui sera bien l’esclavage le plus lourd que jamais gratteurs de glèbe et forçats de l’industrie aient jamais supporté. Ne faudra-t-il pas payer les intérêts des emprunts contractés, acquitter les dettes formidables de l’Etat, car les créanciers voudront être payés ; refaire ses finances sucées, séchées par tous les pots de-viniers, petits et grands, qui opèrent, à l’heure des sacrifices humains, au grand jour et en toute sécurité. Ou ce sera la révolution... peut-être.

* * * * *

Qu’on me permette de dire que je n’ai jamais parlé de révision d’idées, mais de méthodes nouvelles dans notre propagande et notre action. Mais ne peut-on réunir sous le nom d’idées aussi bien les principes que les moyens de les mettre en valeur ? Ainsi, dans la guerre à l’Etat nous avons déjà à modifier notre propagande. Nous avons à l’élargir, à ne pas nous en tenir toujours à ne voir que la classe ouvrière, quand on ne la divise pas en syndiqués et non syndiqués, en bons syndicalistes et en kroumirs, sarrasins, jaunes. etc., pour lesquels nous avons un profond mépris, nous amenant peu à peu à l’acceptation de la formule hiérarchique et bien social-démocratique du lumpenprolétariat (prolétariat en haillons).

Il faudra quand même se connaître un peu, davantage que nous ne l’avons fait jusqu’ici, et nous poser la question de savoir si nous sommes pour la suppression des classes ou pour la suprématie d’une classe qui serait le prolétariat émancipé sur les classes dominantes de l’heure actuelle, parallèlement à l’idée allemande et socialiste de l’Etat populaire ou à celle du blanquisme de la Dictature du Peuple demeurée vivante parmi beaucoup de socialistes français malgré la disparition quasi complète des disciples de Blanqui.

Cette conception ne peut être celle des anarchistes puisque, pour la réaliser, il n’y aurait pas d’autre moyen que de faire appel à une autorité nouvelle, copiée — à n’en pas douter — sur l’Etat actuel qu’il s’agit de démolir dans la croyance des individus pour commencer et, en fait, par la révolution. Pourquoi, dès lors, traîner après soi ce postulat marxiste de la lutte de classe qui se comprend comme moyen de groupement pour ceux qui envisagent comme nécessaire la conquête de l’Etat, mais qui pour nous, au contraire, obscurci nos idées et rend incompréhensible notre propagande dans ses fins révolutionnaires ?

* * * * *

On a dit — et je crois avoir commis cette erreur — que la guerre européenne avait apporté le désarroi dans nos idées. Le désarroi existait avant la guerre, mais par une entente non exprimée, par une sorte de discipline intellectuelle tacite, pernicieuse pour le moins, nous arrêtions l’hérésie sur nos lèvres comme de simples croyants redoutant le schisme et l’émiettement de la doctrine. Voilà qui était peu anarchiste, en vérité ! La guerre n’a fait que nous délier de ces liens en nous apportant la vision de nécessités nouvelles et pressantes.

Il ne s’agit pas de compromissions comme on l’a laissé sous-entendre, pas plus que d’adhérer à des concepts qui ne sont pas les nôtres si bien intentionnée, si pleins de libéralisme que pourraient se prétendre ceux qui, les acceptant pour le moment, les lancent dans la circulation des idées. Mais il s’agit au contraire de libérer notre propagande d’idée des fausses interprétations dont elle est obscurcie, comme il s’agit aussi de la faire pénétrer dans tous les milieux, ne serait-ce que pour diminuer la résistance chez l’adversaire et appeler à d’autres vues des individus qui ne sont pas invinciblement fermés à toute idée de transformation profonde de la société.

Quant au côté expérimental de l’idée anarchiste, nous n’en pouvons pas parler, car nous n’avons pour base que certains faits se présentant en dehors de toute ingérence de l’Etat et qui nous montrent que, malgré les innombrables tentacules de celui-ci, il y a chez les individus des besoins d’action, d’entr’aide, de solidarité effective qui se fait jour malgré tout quand les circonstances sont là, pressantes, et qu’il faut agir avant même d’avoir conçu quelque formule de classification. Ces faits sont trop éparpillés, clairsemés, pour pouvoir servir de confirmation de la valeur pratique d’une conception sociale nouvelle. Ce sont des lueurs momentanées qui peuvent s’éteindre avec la cause qui les avait fait poindre. Ils peuvent, en tous cas, nous montrer qu’une révolution devrait être plus abondante en faits concrets, pratiques, répondant au besoin des individus, que de paroles enflammées provoquant un enthousiasme verbal sans corrélatif tangible, quand la nervosité suscitée se trouve apaisée.

Nous aurons pour nous y préparer, une lutte de tous les instants contre l’Etat, car ses victimes seront sans nombre qui se dresseront contre lui et en faveur desquelles nous devront combattre sur le terrain qui nous est propre, en leur démontrant que ce fameux Etat tutétaire est au contraire le propulseur des plus affreuses hécatombes d’hommes, de femmes et d’enfants, le déclencheur de la ruine, de la misère et de la plus infâme tyrannie, celle du militarisme, quand financiers, commerçants et gros industriels y trouvent leur compte. Mais nous devrons surtout, à côté d’autres préparations, examiner, concevoir, découvrir quels seront les moyens urgents et pratiques d’appeler toutes les bonnes volontés à l’aide pour organiser la vie nouvelle en faisant surgir les nobles qualités d’entr’aide que nous constatons chaque fois qu’un cataclysme fond sur notre pauvre humanité.Ce sera le moyen de joindre à la valeur morale de nos idées que nous pouvons affirmer aujourd’hui par les critiques qu’elles ont suggérées, l’affirmation de leur valeur pratique dans les faits qui devront éclore à l’aurore même de la révolution.

Est-ce vraiment exagérer, commettre une hérésie que de dire, comme je l’ai dit, que nous devons renouveler, sous peine de mort, nos méthodes de propagande et d’action ? Nous respirons un air vicié, celui d’une chapelle dogmatique, fermée à qui ne récite pas le credo. Il est temps d’en sortir, sans nous compromettre soit avec des "socialistes, des syndicalistes ou des républicains", mais en élargissant notre propagande afin qu’elle pénètre dans tous les milieux.

Voilà ce que j’avais à répondre.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53