Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La réunion internationale de Zimmerwald – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°419 – 25 Septembre 1915
Article mis en ligne le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous ne croyons pas à l’efficacité de réunions internationales en ce moment. Les esprits sont trop troublés, les divisions trop profondes, les luttes trop atroces, pour espérer voir les hommes se ressaisir après la rencontre de quelques délégués. Il importe avant tout que chacun agisse dans son milieu et y crée un courant d’une certaine importance, avant de songer à influencer le monde entier. Or, l’ensemble des actions locales, leur étendue, leur portée ne sont que trop minimes, pour croire possible une action internationale, sans compter que fort peu d’individus savent se placer vraiment au-dessus de la mêlée.

La réunion de Zimmerwald, bien que fort vantée par une partie de la presse socialiste, n’a été en somme qu’une tentative manquée.

D’une part, les organisations officielles de France et d’Allemagne n’y étaient pas représentées, tandis que les délégués anglais n’avaient pu obtenir leurs passeports. Le Parti socialiste suisse, lui-même, avait refusé d’y participer officiellement. Il n’y avait donc que la représentation officielle des Italiens, des Russes, des Polonais, des Bulgares, des Roumains, des Norvégiens, des Suédois et des Hollandais. Tous les autres délégués y assistaient à titre personnel.

D’autre part — et c’est le plus grave — il a bien été question de refaire l’Internationale, mais tout en ne changeant rien à l’ancienne, en la respectant, plus encore, en la considérant comme la seule légitime. Il est vrai qu’elle ne fonctionne plus, et ne saurait inspirer désormais ni confiance aux opprimés, ni crainte aux oppresseurs. Ces prétendus révolutionnaires n’ont su, en somme, que regarder vers le passé, crainte de se compromettre pour l’avenir.

Nous ne prenons aucun plaisir à exercer notre critique, nous avouons même éprouver une certaine gêne, depuis que nous avons constaté dans notre milieu même un malaise, un flottement, une indécision, que la netteté de nos principes ne paraît pas devoir justifier. Mais si à Zimmerwald, "la question a été posée", comme nous l’avions déjà fait nous-mêmes ici, au Réveil, ce ne fut, en somme, que pour l’escamoter avec des prétextes futiles.

En effet, voici ce que nous lisons dans l’Avanti ! le quotidien socialiste italien :

L’une des représentations polonaises, celle du comité central du Parti socialiste révolutionnaire, celle des Lettons, des Suédois et des Norvégiens, présentèrent un ordre du jour ayant pour but d’établir la ligne de principes sur laquelle devait se baser tout le travail du Congrès.

Les signataires de l’ordre du jour estimaient impossible une action pour la paix, sans préciser les causes de la guerre et partant, de la faillite de l’Internationale. Ce n’est qu’après s’être libéré de toute influence de la politique bourgeoise de la "résistance à outrance" qu’une action pour la paix est possible de la part du prolétariat. Mais une telle lutte ne saurait être que la lutte révolutionnaire.

Une action pour la paix ne peut avoir pour but unique d’arriver à la paix ; étant donné le degré de maturité des antagonismes sociaux, cette lutte deviendra une lutte pour le socialisme. La tâche des partis socialistes est de préciser l’action pour la paix par les moyens mêmes qu’ils devront adopter. Les dangers de l’impérialisme sont inhérents au stade actuel de la société capitaliste ; la lutte contre l’impérialisme doit être en même temps une lutte révolutionnaire contre le capitalisme. Il était donc nécessaire de préciser tout cela dans un ordre du jour ad hoc.

Divers membres du Congrès objectèrent qu’une recherche théorique et l’élaboration d’un programme générique représentaient une tâche outrepassant les fins assignées au Congrès dans l’intention de ses organisateurs et de ceux qui dans différents pays avaient délégué des représentants.

Si urgente et utile que puisse être une nouvelle orientation de la politique socialiste internationale elle ne saurait être fixée dans ce Congrès. En aucune façon il ne faudrait laisser supposer que ce Congrès doit tendre à une scission ou à la création d’une nouvelle Internationale. Et une telle supposition pourrait naître si l’ordre du jour en question était accepté. En outre il suggère des moyens de lutte qui n’entrent point dans le champ de la discussion actuelle.
Le Congrès ne doit pas servir les intérêts d’une tendance quelconque mais doit plutôt chercher à inaugurer une lutte du prolétariat pour la paix, lutte à laquelle puissent prendre part tous les éléments qui en s’inspirant des bases et des principes socialistes, luttent contre la trêve des partis et indépendamment des conditions militaires du moment, s’agitent dans chaque pays pour la fin souhaitée de la guerre.

Ce qui sépare les partis des groupes adhérant à cette action ne doit pas être souligné à ce Congrès, mais plutôt ce qui les unit. C’est pourquoi un ordre du jour n’est pas ce qu’il nous faut. Il est de toute nécessité au contraire de lancer un appel au prolétariat européen, un cri de guerre appelant les travailleurs à une action énergique, à la reprise de la lutte de classe.

Autrement dit, il ne faut pas sortir de l’équivoque. Et pourtant les dissidents pourraient pour justifier leur point de vue invoquer les décisions les plus solennelles du Parti. N’a-t-il pas déclaré que la démocratie socialiste "doit travailler, sans relâche, à vaincre le capitalisme qui divise l’humanité en deux grands camps ennemis et provoque les peuples les uns contre les autres. Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle." (Résolution du Congrès de Zurich, 1893).

Plus de vingt ans, il est vrai, se sont écoulés depuis cette décision et il est permis de l’avoir oubliée ; mais il y en a une autre beaucoup plus récente et plus précise, dans le sens qu’elle se rapporte expressément au cas actuel. C’est à Bâle, en novembre 1912, qu’elle a été votée par acclamation. Après avoir affirmé que les partis socialistes doivent faire tout leur possible pour éviter la guerre, il y est dit :

Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, "c’est leur devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste."

Ainsi, même la fraction avancée, celle restée fidèle à la grande cause, ne trouve rien de mieux que d’écarter les principes, comme étant de nature à maintenir les divisions. Mais alors le lien du Parti n’est donc plus que celui de petits intérêts réciproques ?

Ah ! mais... c’est qu’on a proclamé bien hautement la lutte de classes ! Quelle triste ironie ! Voilà un parti dont la presque totalité des dirigeants n’appartient nullement au prolétariat, dont l’action sur le terrain politique ne s’est jamais exercée que par une collaboration législative et sur le terrain économique par une tendance bien marquée à résoudre tout conflit obligatoirement par la conciliation et l’arbitrage, et qui vous rabâche sempiternellement la lutte de classes ! Nous avions pensé que sinon le parti, l’organisation ouvrière par sa constitution même pouvait mener réellement cette lutte, mais le fonctionnarisme nous a donné après le parlementarisme d’Etat le parlementarisme syndical, et parlementer n’a jamais voulu dire lutter, mais s’entendre à l’amiable.

Il est vrai que les bourgeois nous ont donné, eux, la lutte des classes, depuis la classe de 1870 — et même de plus anciennes — à celle de 1897 ! Et ce n’est pas fini. D’autres plus jeunes encore seront peut-être appelées ! Vive donc la lutte des classes !




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