Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le désarmement – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°423 – 20 Novembre 1915
Article mis en ligne le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans le numéro du 18 juin 1901 du Petit Sou, nous lisons une adresse des travailleurs de France aux travailleurs d’Angleterre, proclamant la fraternité des peuples en dépit des jingoes anglais et des nationalistes français, qui, à ce moment-là, auraient bien voulu voir les deux pays partir en guerre l’un contre l’autre.

L’"entente cordiale" n’avait pas encore été trouvée. Il est vrai que dans la pensée de leurs auteurs, celle-ci ne devait pas tant servir à maintenir la paix, comme à se mettre en état de faire la guerre contre un troisième larron dont la puissance devenait toujours plus inquiétante.

L’adresse, qui avait été lue dans un meeting international tenu à Londres, envisageait aussi la question du désarmement, et contenait d’utiles réflexions, bonnes à rappeler en ce moment, où même parmi nos camarades il en est de trop enclins à se laisser tromper. Les voici donc :

Un moment, il fut question de désarmement général. C’était un leurre. Le désarmement impliquerait une meilleure répartition des produits du travail, un accroissement de bien-être pour le peuple à qui devraient forcément faire retour, sous peine de crise intense, les sommes énormes jusque-là gaspillées à créer des armements et à entretenir des armées colossales sur pied de guerre.

Ce serait le commencement d’une ère de paix et de prospérité qui nous conduirait rapidement à une société largement humaine d’où disparaîtrait aussi la guerre économique, la concurrence féroce, l’antagonisme des intérêts qui, sur le terrain industriel et commercial, sont aussi préjudiciables aux peuples que, sur le terrain politique, les guerres entre nations.

Ce serait un acheminement vers la fin du vieux monde barbare. Les peuples émancipés pourraient enfin s’épanouir sans entraves et accroître indéfiniment leur bien-être et leur liberté.

Or, c’est justement parce que le désarmement ne peut pas être restreint au simple démantèlement des casernes et à l’enclouement des canons, qu’il n’y a pas à l’attendre de la bienveillance des grands de la terre.

Le désarmement général ne sera possible que lorsque nous signifierons aux dirigeants notre volonté formelle de ne plus nous faire les complices de leurs passions homicides, lorsque, au nom de la fraternité humaine, nous refuserons de nous entre-tuer.

Alors la paix deviendra une réalité effective, définitive !

En d’autres termes, le désarmement ne sera jamais décrété par les gouvernements, et ne pourra résulter que d’une révolution.

Cela bien établi, comment ne pas voir que, toutes sympathies à part, nous ne pouvons exercer aucune influence sur la guerre, sans nous trouver en contradiction avec nous-mêmes, tandis que nous avons une tâche énorme à étudier et à poursuivre par une propagande et une préparation incessantes, se résumant ainsi :

La crise étant arrivée à son point culminant, les deuils et les misères suivis des plus cruelles déceptions ayant élargi et intensifié le mécontentement populaire, les Etats se hâteront de conclure une paix également désastreuse pour tous. Il importe, avant que l’ancien régime — nous entendons le régime bourgeois — ne retrouve son équilibre, de déchaîner une nouvelle crise par la coalition de tous les gouvernés contre leurs gouvernants. Il s’agit de se libérer immédiatement de toute charge nouvelle grevant le travail du fait de la guerre et de réaliser un nouvel ordre économique permettant d’envisager réellement le désarmement, par la fin de toutes compétitions capitalistes visant à la conquête de nouveaux marchés et débouchés et de nouveaux pays à exploiter dans leurs richesses naturelles et par l’asservissement de leurs populations.

En face d’un tel programme exigeant le plus grand nombre d’initiatives et d’efforts, une audace très grande et un très haut sentiment de responsabilité, les événements au jour le jour perdront beaucoup de leur importance, et nous nous trouverons tout remplis de préoccupations, d’idées, de passions et d’aspirations qui nous seront bien propres.

Rappelons-nous les paroles de Reclus :

"Le mouvement général de la vie dans chaque être en particulier et dans chaque série d’êtres ne nous montre nulle part une continuité directe, mais toujours une succession indirecte, révolutionnaire pour ainsi dire. Pour les grandes évolutions historiques, il n’en est pas autrement. Quand les anciens cadres, les formes trop limitées de l’organisme, sont devenus insuffisants, la vie se déplace pour se réaliser en une formation nouvelle. Une révolution s’accomplit."

Ce serait une erreur que d’envisager comme possibles seulement des "suites logiques". N’en avons-nous pas vu le plus souvent qui ne l’étaient nullement ? A des grèves, des manifestations qui semblaient témoigner d’un esprit nouveau, que de fois ont succédé l’apathie, la soumission, l’inertie, la veulerie les plus complètes ? Les conséquences de la guerre pourraient aussi la contredire entièrement, et amener un changement des points de départ.

Bien entendu, nous ne croyons pas que cela arrivera fatalement ; nous voulons simplement dire qu’il n’est pas absurde de travailler dès à présent à des possibilités auxquelles les circonstances ne paraissent pas encore favorables.

A la réflexion, n’y a-t-il pas un besoin impérieux que "la vie se déplace pour se réaliser en une formation nouvelle" ? Et en tout cas quel pourrait bien être notre rôle aujourd’hui comme hier, sinon de prévoir et de hâter par tous les moyens possibles ce déplacement ? Qu’avons-nous reproché de tout temps au socialisme sinon sa tendance à l’adaptation à "ce qui est" au lieu d’envisager surtout "ce qui pourrait être ?"

Les déductions que nous croyons les plus rigoureuses d’après les faits actuels peuvent être démenties par les faits à venir. Ne commettons donc pas l’erreur impardonnable de nous en laisser imposer par un événement si énorme soit-il, surtout lorsqu’il est à prévoir à coup sûr qu’en raison même de cette énormité sa durée se trouvera fort limitée.

Voyons. N’est-il pas évident que la guerre apparaîtra comme absolument impuissante à nous donner la solution de l’un quelconque des problèmes pour lesquels les gouvernements prétendent la poursuivre ? Et alors, pourquoi l’humanité toute entière violemment secouée, comme elle ne l’a peut-être jamais été à aucune autre époque, se résignerait-elle à la constatation de l’impuissance gouvernementale sans faire aucune tentative d’y substituer une action propre ?

Allons-nous nous solidariser, sous n’importe quelle forme, avec ce monstrueux sacrifice, aveugle et vain, d’efforts, de richesses et de vies, au lieu d’oeuvrer avec autant de ténacité que de conviction pour apporter au monde la solution que nous avions entrevue et dont la nécessité urgente apparaît plus grande que jamais ?

Encore une fois, soyons anarchistes, toujours plus anarchistes. La notion de Pouvoir vient d’aboutir aux échecs les plus sanglants, nous fournissant la preuve de ne savoir tirer des moyens les plus formidables le moindre avantage pour l’humanité. Place donc à la notion de Liberté, de vie fraternelle parce qu’indépendante, de paix durable parce que basée sur le respect de la dignité et la reconnaissance au bien-être de chacun.

Ainsi seulement nous arriverons au désarmement dans la solidarité et l’aisance de tous.

Que la vie se déplace pour se réaliser en une formation nouvelle et que la révolution s’accomplisse !




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