Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La Révolution sociale - Millière
La Marseillaise N°1 - 19 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

A propos des dernières élections de Paris, on discutait récemment le point de savoir si le suffrage universel peut disposer de la République, ou si, au contraire, la République est au-dessus du suffrage universel.
Ce n’est pas ainsi que la question doit être posée.
S’il est un principe désormais incontestable, c’est celui de la souveraineté du peuple. Il est proclamé, du moins en théorie, comme la base de nos institutions modernes.
La forme de cette souveraineté, c’est la République démocratique.
Son moyen, c’est le vote universel.
Demander si, par l’exercice du suffrage, un peuple peut détruire la République, c’est demander s’il peut abdiquer.
Or, la souveraineté populaire est inaliénable et imprescriptible.
En vertu de cette souveraineté, le peuple peut tout, excepté de l’aliéner, même temporairement.
La majorité ne peut pas disposer des droits de la minorité ; ce serait une spoliation.
Fût-il unanime, le peuple ne pourrait pas renoncer à sa souveraineté, sans cesser d’être, en tant que peuple, pour se transformer en une agglomération de sujets ou en troupeau d’esclaves ; ce serait un suicide.
D’ailleurs, la génération présente n’a pas pouvoir de disposer des générations futures.
Ces aphorismes renferment autant de vérités qui n’ont plus besoin de démonstration.

Cependant elles sont encore contestées par les partisans intéressés du régime monarchique. Afin de justifier l’attentat de Décembre, leur chef a dit qu’en égorgeant la République, "il était sorti de la légalité pour entrer dans le droit."
Sanglante dérision ! On a bien pu, pendant les premiers temps de stupeur, paralyser la résistance à l’aide de semblables sophismes ; mais l’histoire, juge inflexible, a prononcé son arrêt : ce n’est pas seulement la légalité, qui a été noyée dans le sang ; par la fraude et la violence, les droits les plus sacrés, les plus précieux de la nation ont été confisqués.
Ces droits, le peuple peut toujours les revendiquer.
Son devoir le lui prescrit. Et il peut le faire à l’aide de tous les moyens efficaces, sans trêve, sans merci ; car, au moment où il la manifeste, sa volonté est seule légitime.
Le premier de ces droits, c’est la liberté politique.
Liberté, pour chaque citoyen, de penser et d’exprimer sa pensée, par la parole et par la presse, sans aucune espèce d’entraves ni policières, ni judiciaires, ni fiscales ; liberté d’exercer son activité, sans autres limites que la liberté d’autrui. Par conséquent droit absolu de réunion et d’association ; participation au gouvernement de la chose publique, par le vote direct des lois générales, et par l’élection des fonctionnaires de tout ordre, tous serviteurs du peuple souverain, ses mandataires révocables et individuellement responsables.

Mais la liberté politique n’est qu’un instrument. Son exercice ne produirait que des agitations stériles, si elle n’avait pas pour but d’améliorer profondément les conditions de la vie.
Ceux-là seuls qui ne veulent pas les voir, ignorent les iniquités qui président aux relations sociales, et les souffrances qui en résultent pour les prolétaires. Aujourd’hui, dans la collaboration universelle du genre humain, les parts sont ainsi faites que ceux qui produisent tout ne jouissent de rien, tandis que les oisifs, ceux qui ne produisent rien, jouissent de tout. Les plus beaux fruits de la terre ne sont pas pour les laborieux paysans qui la cultivent ; les travailleurs qui construisent des palais, ceux qui ornent la demeure du riche de toutes les splendeurs du luxe, n’ont souvent point d’abris ; des haillons cachent plutôt qu’ils ne couvrent, le corps de ceux qui fabriquent les plus somptueuses parures ; tous sont condamnés à tourner perpétuellement, comme le cheval aveugle d’un manège, dans les ténèbres de l’ignorance, et si, dans quelques grandes villes, les trésors de l’art sont exposés aux regards du public, les privilégiés de la fortune peuvent seuls en goûter les charmes. Enfin, étiolés par un travail quelquefois abrutissant, absorbés par l’incessante préoccupation du pain quotidien, tourmentés par les soucis du lendemain, les prolétaires semblent ne vivre que pour ne pas mourir, et ils éprouvent le supplice de voir leurs plus nobles facultés, leurs sentiments les plus chers, comprimés – lorsqu’ils ne sont pas étouffés – sous les étreintes de la misère.

Comment faire cesser tant d’injustices ? Quels remèdes apporter à de telles douleurs ?
Le génie bienfaisant qui sauvera le pauvre de cette servitude du corps et de l’âme, et à la fois garantira aux autres la sécurité qui leur manque, c’est l’égalité.
Introduite dans nos institutions, l’égalité en changera la base ; elle produira une Révolution à laquelle la Révolution de 1789 peut seule être comparée.
Il y a quatre-vingt ans, le Tiers-Etat n’était rien ; il voulut être tout, et il le devint. A l’aide du peuple, qu’il repoussa du pied après la victoire, il détruisit le régime féodal ; puis il absorba dans son sein les membres de la noblesse, dépouillés de leurs privilèges et constitua ainsi la bourgeoisie actuelle.
A son tour le prolétariat, qui n’est rien aujourd’hui, veut devenir tout. De même que le Tiers-Etat a supprimé la caste nobiliaire, de même le prolétariat prépare, par l’étude de ses cahiers, la chute de l’oligarchie bourgeoise pour ne former désormais, avec les membres de celle-ci, qu’une seule classe : le peuple.
Le Tiers-Etat avait atteint son but en détruisant les privilèges féodaux qui constituaient la noblesse. Le même résultat sera obtenu par la suppression des abus du capital, principe constitutif de la bourgeoisie.
Par l’effet des lois économiques qui régissent la société actuelle, le capital, instrument indispensable du travail, et qui, par conséquent, devrait lui être subordonné, lui commande en maître absolu. Au lieu d’être mis à la disposition du travail, qui seul produit la richesse, le capital le domine, il l’écrase du poids de ses monstrueux abus. Le détenteur du capital, parasite du corps social, en absorbe toute la vie ; bien plus, il en tarit la source en épuisant ses membres féconds. A ce titre, le capitaliste jouit de privilèges en vertu desquels il fait arbitrairement la loi au producteur livré à sa merci.
C’est le bouleversement de toutes les règles de la justice.
La société actuelle est une pyramide renversée. Au lieu d’être employées à un usage productif, toutes les puissances humaines s’usent en efforts stériles pour la maintenir en équilibre, et encore elle n’offre aucune sécurité. Appuyée sur le principe de l’individualisme, qui devrait être posé au somment, la société doit être replacée sur sa véritable base, l’égalité, sans laquelle la liberté elle-même n’existe plus, si ce n’est pour celui qui possède.
Tel est, selon nous l’objet de la Révolution future. Cette révolution doit avoir pour but de supprimer les abus du capital et de le mettre à la disposition du travail. Elle fera ainsi disparaître les causes de division et de haine qui existent aujourd’hui entre les hommes ; elle comblera l’abîme – où sont, hélas ! tombées tant de victimes, – qui sépare en deux camps ennemis les deux classes de la société actuelle et, sous l’empire de lois harmoniques, elle unira la bourgeoisie et le prolétariat, ou plutôt, les reléguant dans le domaine de l’histoire, elle les anéantira pour ne laisser subsister que le peuple.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53