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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Flourens
La Marseillaise N°3 - 21 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LES MARINS

Vous qui gouvernez la France et vous décernez chaque jour de touchants éloges pour tout le bien que vous prétendez lui faire,

Vous ne saurez jamais quel concert de malédictions s’élève contre vous, de toutes les hideuses chaumières et de tous les affreux greniers où s’abrite la misère du peuple français.

Mais que vous importe à vous, pourvu qu’il paye vos rentes sénatoriales, vos revenus mobiliers et immobiliers,

Pourvu que, de sa sueur et de son sang, il élève et dresse dans les airs vos splendides palais,

Pourvu qu’il vous combe de richesses, de vins fins, de bonne chère et de brillants vêtements.

Que vous importe sa faim désespérée et lugubre !

* * * * *

Allez aux bords de la mer, vous y verrez des populations entières écrasées par l’impôt du sang, luttant contre la plus effroyable misère.

Depuis que le despote Colbert eut établi l’inscription maritime, dans un jour de folie homicide,

Le littoral français a été ruiné ; larmes sur larmes ont coulé dans toutes les chaumières qui bordent les rivages de l’Atlantique et de la Méditerranée ;

Louis XIV a eu des hommes pour soutenir ses luttes dynastiques insensées, et les flots se sont glorieusement rougis du sang de milliers de Français,

Mais, dans les cabanes de la côte désertées par tous les hommes valides, les vieillards, les enfants, les faibles, tous les petits, mouraient par milliers, pendant les rudes hivers, de famine, de froid, de désespoir.

* * * * *

Et vous, singes de Bonaparte premier qui, lui-même, fut le singe de Louis XIV, ô fondateurs du second empire ! qu’avez-vous fait pour ces malheureux opprimés ?

Vous avez reconnu que la loi de l’inscription maritime était dure et inique, vous l’avez réformée, exactement comme la loi du service militaire... en l’aggravant !

Toutes vos réformes sournoises sont de même aloi.

Vous imposez aux soldats neuf années d’esclavage au lieu de sept, et vous prétendez nous faire croire que vous avez amélioré leur sort.

Vraiment votre impudence dépasse toutes bornes, et, vous sentant les maîtres, vous ne reculez devant aucun mensonge comme devant aucun forfait.

Vous imposez aux populations maritimes de servir l’Etat pendant un moindre temps consécutif : mais vous leur laisser la terrible menace du rappel au service.

Si bien qu’aucune entreprise durable ne peut être tentée par ces malheureux parias de la France.

Au moins, quand il a fini son temps d’esclavage sous les drapeaux et d’anéantissement de sa conscience, le soldat peut devenir homme, se marier, s’établir, être maître chez lui.

Mais l’infortuné marin ! il voudrait acheter sa part d’un bateau, et s’en aller avec ses camarades sur les mers houleuses, pendant les nuits sombres, chercher le poisson avec de longs filets.

Malédiction ! Demain, peut-être, la main implacable de loi, l’employé féroce, l’impassible gendarme va venir le prendre au collet, le reconduire à son chenil sur la grande citadelle flottante de bois et de fer qui navigue aux ordres d’un Rigault, d’un Leboeuf ou d’un Jocko !

Et tout son outillage de pêche si chèrement, si péniblement acheté, à force de privations de lui et des siens, sera perdu. Il lui faudra le revendre à vil prix, et, les larmes aux yeux, partir de son village, s’en aller à l’un des bagnes de la France, à Brest, à Cherbourg ou à Toulon, rejoindre ses compagnons d’infortune.

Avoir fait trois Révolutions, avoir faire les guerres sublimes de la République, et tant d’années de prison et tant d’émeutes pour en être arrivé à ce résultat : qu’un homme dispose ainsi d’un citoyen français, son égal, au nom de la loi, n’est-ce point de toutes les horreurs la plus monstrueuse !

* * * * *

Mais le temps est à l’embellie, et du grand Paris, centre de Révolution magnanime jadis, centre de despotisme aujourd’hui, viennent de bonnes nouvelles.

Forcade digère bien, Rigault est allé à l’Opéra et a paru de bonne heure ; l’inaltérable sérénité de leur maître à tous deux, et à nous tous, continue contre vents et marées.

Donc, marie-toi, jeune homme, avant que les digestions de Forcade ne soient devenues mauvaises, et l’humeur de Rigault atrabilaire, tu auras peut-être le temps d’élever à la sueur de ton front tes pauvres petits enfants.

Illusion terrible ! Tu aurais mieux fait de rester seul et désespéré à travers le monde.

Dans un accès de rage, Jocko a cassé le bâton de son perchoir. Tout tremble autour de lui, les visages et les humeurs se renfrognent.

Les gendarmes entrent en campagne. Et les pauvres pères de famille abandonnent leurs femmes et leurs enfants, et ceux qui allaient se marier abandonnent leurs fiancées éplorées.

Et comme il y a, de par le misérable village, dix familles ainsi privées de leurs soutiens, malgré l’infinie bonté de ces pauvres gens les uns pour les autres, toutes ces femmes et tous ces petits enfants, pleurant, pieds nus, sur les grèves désertes, meurent de faim, privés de tout secours.

* * * * *

S’il en est, parmi ces pauvres fils des grèves qui s’en prennent à aimer leur métier, à s’y faire adroits et capables,

Pour eux, la vie est plus dure que pour les esclaves résignés, subissant leur sort sans espoir aucun d’amélioration et s’enivrant afin d’oublier leur misère.

Ici encore, votre loi hypocrite proclame l’égalité de ces marins avec les fils des parents plus riches qui ont pu faire élever leurs enfants à l’école navale.

En réalité, l’avancement est à peu près impossible pour ces infortunés ; ils sont pleins de mérite, d’intelligence, de savoir pratique, et ils ne peuvent dépasser les grades les plus inférieurs.

Les examens qu’on leur impose sont destinés à les empêcher de devenir officiers, de franchir les limites de leur caste, et non à constater leur science.

Et ces examens, ils ne peuvent songer à s’y présenter, distraits qu’ils sont par les mille et constantes et abrutissantes exigences du service, empêchés même par l’âge de se livrer avec fruit à des études juvéniles.

Ils restent toute leur vie soumis au dur commandement de ces fils de parvenus qui montent en grade par la protection des bons pères jésuites et deviennent amiraux, eux aussi, par la grâce de Dieu.

Ils mangent un peu moins mal que les simples matelots, non plus au baquet comme des chiens, mais sur une table et dans une assiette.

Ils ont un hamac suspendu, et non plus un coin de plancher humide et sale pour reposer.

Mais, ils sont toujours esclaves, et le commandant du bord les traite de brutes et de chiens, s’ils commettent la plus légère faute.

* * * * *

Passons, c’et trop navrant.

Nous sommes dans le dernier cercle de l’enfer de Dante ?

Un aspirant, élève de l’école, tout hébété par le mal de mer et sa suffisance, commande une manœuvre, qu’il ne comprend pas, à de vieux loups de mer qui perdraient le navire s’ils ne réparaient sans cesse les fautes de leurs chefs.

Ainsi s’explique comment un vaisseau de l’Etat avec un immense personnel et une immense perte de temps et de moyens matériels ne parvient même pas à manoeuvrer pour s’accoter à un quai, comme manœuvre un simple paquebot à vapeur marchand, dirigé par un seul capitaine, vrai marin, aidé de deux matelots.

Transporté en Italie et adroitement copié, ce beau système maritime impérial a produit le désastre de Lissa. Combien d’amiraux Persano n’avons-nous pas en France, tous prêts pour les occasions à venir ?

Le mandarinisme est comme une lèpre, peu à peu il envahit tout, paralyse complètement une nation.

* * * * *

Ces magnifiques et sombres machines de guerre, ces vaisseaux de l’Etat, s’acheminent à grands frais des contribuables, vers quels pays ?

Ils vont à Rome porter des troupes française pour tuer la magnanime République romaine, pour soumettre les Romains au joug des prêtres, pour massacrer dans un guets-apens Garibaldi et (... illisible).

Ils vont au Mexique pour que nos pauvres frères, nos soldats, y meurent par milliers de la fièvre jaune, pour que la France ait la honte d’y introniser un empereur autrichien bientôt fusillé du reste.

Ils vont en Chine pour que nous y donnions ce grand exemple de civilisation à ces peuples prétendus barbares de l’extrême Orient, de piller leur musée national, ce qui nous a fait justement détester de toute la terre d’Asie.

Ils vont en Syrie, en Cochinchine, aux ordres des jésuites, nous faire partout mépriser, détester.

C’est pour accomplir ces beaux exploits que sont arrachés à leurs familles, au pays qu’ils enrichiraient et qu’ils sont forcés d’appauvrir, tant de braves jeunes gens,

Les conscrits de la marine




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