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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°3 - 21 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 10 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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NOTRE PROGRAMME

L’Opinion nationale a consacré à la Marseillaise un article dans lequel M. Georges Guéroult conteste plusieurs de nos propositions, et nous met courtoisement d’ailleurs, en demeure de nous expliquer.
Nous nous empressons de le reconnaître, et nous le déclarons, sans espoir de convaincre notre contradicteur, mais avec la certitude d’exprimer exactement la vérité démocratique, non, notre programme n’est pas celui de l’Opinion nationale.

Au point de vue politique, le principe de la souveraineté du peuple est absolu. Son application constitue la République.
Ce n’est pas à dire que la République soit "de droit divin, ou tout au moins surnaturel," car, pour nous le surnaturel n’existe pas ; nous soutenons, au contraire, que la souveraineté du peuple est un principe de droit naturel ; que par conséquent nul ne peut ni y renoncer ni l’usurper, et que toutes les lois positives qui s’opposent à son application, sont autant de violations de la justice.
Remis en possession de l’exercice de sa souveraineté, le peuple a le pouvoir de faire ses propres lois comme il lui convient, sauf à les modifier s’il reconnaît qu’il s’est trompé ; mais il ne peut pas abdiquer. Sur toutes les questions législatives, on peut "appeler du suffrage universel au suffrage universel mieux informé." C’est l’usage de la souveraineté populaire ; mais comment le peuple pourra-t-il l’exercer s’il l’a délégué ? Comment pourra-t-il agir s’il n’existe plus ? Or, le peuple n’a d’existence que dans la République démocratique ; la forme monarchique le détruit en tant que peuple pour faire de ses membres autant d’esclaves ou de sujets.
M. Georges Guéroult oppose l’exemple des Anglais, qui ne sont, dit-il, "ni une agglomération de sujets, ni un troupeau d’esclaves."
Nous en demandons bien pardon à notre contradicteur, mais les Anglais sont de véritables sujets ; sujets d’un pouvoir monarchico-aristocratique, plus libres que nous sans doute, mais qui n’ont point d’existence politique, qui ne peuvent pas exercer, en tant que peuple, leur droit de souveraineté, et qui subissent la loi qui leur est faite par leurs maîtres. Malgré les libertés individuelles que nous leur envions, les Anglais ne possèdent même pas le suffrage universel.
D’ailleurs, comment les sujets pourraient-ils le pratiquer librement ? Sous une monarchie, le suffrage n’est qu’un jouet. On nous permettra de nous en servir tant qu’on pourra le diriger à l’aide des moyens dont nous voyons, en ce moment, dérouler le hideux tableau ; mais qu’on en soit bien convaincu, du jour où on le verra s’affranchir, dans les départements comme à Paris, de la pression administrative, l’empire sera dans la nécessité de détruire le suffrage universel.
Dans l’un comme dans l’autre cas, ce sera la chute de la monarchie.

En terminant, M. Georges Guéroult nous demande une définition nette et précise de l’égalité qui, selon nous, doit former la base de l’édifice social, et une explication sur le principe d’individualisme que nous plaçons au sommet.
Bien que la nature d’un journal quotidien ne nous semble pas comporter de semblables dissertations métaphysiques, nous essaierons de satisfaire, en quelques mots, à la demande de notre contradicteur.
D’après M. Georges Guéroult, "l’égalité n’est autre chose que la rémunération de chacun suivant sa capacité manifestée par des œuvres." C’est la définition de l’école saint-simonienne : elle n’est pas la nôtre ; cette définition ne concerne d’ailleurs que la rémunération ; il faut aussi qu’elle donne la règle de la production.
Nous avons placé le principe d’individualisme au faîte de l’édifice, parce que toutes les institutions sociales ont pour but de fournir à l’individu les moyens de pourvoir à ses besoins légitimes, – besoins physiques, intellectuels, artistiques et affectifs, – et de lui faciliter ainsi l’accomplissement de sa destinée.
Nous n’établissons aucune distinction de droit entre les capacités, parce que les aptitudes, d’ailleurs développées complètement par l’éducation, résultent de la constitution organique de l’individu, et que la diversité constatée dans leur nature et leur étendue ne peut avoir pour effet que de déterminer les attributions de chacun, sans lui assigner sa part des produits.
Si l’homme, pris isolément, est incapable de pourvoir, par lui-même, à ses propres besoins ; si le concours de tous est nécessaire à chacun et si les travaux manuels, scientifiques, artistiques, sont également indispensables, il en résulte que chacun doit concourir à la production selon ses capacités, et qu’en accomplissant la tâche que la nature lui a imposée, il a droit aux produits selon ses besoins.
Quant à la détermination de cette part de devoirs proportionnelle aux facultés et de cette part de droits proportionnelle aux besoins, elle ne peut être faite que par l’individu lui-même ; l’égalité a donc pour garantie et pour sanction la liberté.

Ces affirmations feront naître de nombreuses controverses. Pour les justifier, il faudrait entrer dans de longs développements qui ne seraient pas ici à leur place. Mais j’espère en avoir dit assez pour indiquer à nos lecteurs les principes à la lumière desquels nous apprécierons toutes les questions sociales.




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