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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°6 - 24 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 11 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avons pensé qu’un journal quotidien ne doit pas être une œuvre doctrinale, mais bien une tribune élevée pour la discussion des faits politiques et sociaux qui se produisent à chaque instant, et l’appréciation de ces faits à l’aide des principes généraux qui constituent les opinions représentées par cet organe.
Aussi nous sommes-nous bornés jusqu’ici à énoncer sommairement ces principes, sauf à les soutenir lorsqu’ils seront attaqués par nos adversaires, et à les expliquer à ceux de nos amis qui ne les comprendraient pas suffisamment.
C’est précisément le cas qui se présente en ce moment

D’une part, des publicistes appartenant à des partis opposés contestent, en nous mettant en demeure de les expliquer, les théories politiques et sociales de la Marseillaise ; d’autre part, de nombreuses réclamations nous sont adressées par des amis qui nous reprochent de n’avoir pas donné à notre programme les développements nécessaires, surtout pour ceux des travailleurs qui ne sont pas encore initiés à la vie politique.
Nous nous empressons de satisfaire au désir des uns et des autres ; non dans l’espoir de convaincre ni les adversaires intéressés à l’existence des institutions qui s’écroulent, ni les contradicteurs de bonne foi dont les erreurs reposent sur des opinions sincères, mais afin de démontrer aux esprits impartiaux la justesse de notre critérium, et de rassurer ceux qui sont disposés à nous suivre, sur la précision de la boussole qui sert à nous diriger sûrement à travers les écueils de cette mer agitée qu’on nomme la politique.
Aussi bien, cette démonstration est indispensable.

On croit généralement que les sciences politiques et sociales ne reposent que sur des règles arbitraires, variables. C’est une erreur ; elles sont susceptibles de démonstrations aussi certaines, aussi positives que les sciences exactes ; mais c’est à la condition de leur appliquer la méthode véritablement scientifique, celle qui procède par l’observation complète des faits et par l’expérimentation exacte des phénomènes.
Or, il s’agit ici de choses qui touchent à la vie de l’homme ; c’est donc dans l’observation scrupuleuse de la nature humaine que nous devons trouver la règle de notre conduite.

Nous ne reviendrons que très brièvement sur la question politique.
Nous reconnaissons, avec M. Georges Guéroult que le peuple souverain, composé d’hommes faillibles n’a pas le privilège de l’infaillibilité. Oui, le peuple "est exposé à se tromper, à commettre des fautes, des erreurs sur toutes les questions possibles," sauf à y revenir, sauf à rectifier ses erreurs, à réparer ses fautes, par l’usage même de sa souveraineté.
Mais, pour cela il faut que le peuple soit, et il n’a d’existence réelle, à l’état de peuple, que par une Constitution qui lui assure l’exercice complet, absolu, permanent de sa souveraineté, c’est-à-dire par la République démocratique.
La République est la seule forme de gouvernement du peuple, elle constitue son existence.
Tout autre gouvernement, qu’il soit monarchique ou théocratique, qu’il soit livré à une aristocratie ou à une oligarchie, est la négation du peuple, l’asservissement des citoyens.
Qu’il ait été institué par la fraude ou par la violence, c’est une usurpation, et le peuple peut toujours revendiquer son droit.
Que si, par erreur ou par ignorance, le peuple a adhéré à cette usurpation, son consentement est nul, d’une nullité absolue et de plein droit, comme disent les juristes, de même que serait radicalement nul l’acte d’un homme qui aliénerait sa personne pour se livrer en esclavage.
L’existence de l’individu est indépendante de sa propre volonté et les lois morales condamnent son suicide comme l’abandon de ses destinées. Il en est de même lorsqu’il s’agit du peuple, il n’a pas le droit de s’anéantir.
Quant au recours pratique contre l’erreur du peuple souverain qui aurait, suivant l’expression de mon contradicteur, usé de son inaliénable souveraineté pour l’aliéner, tous les moyens sont bons lorsqu’ils sont efficaces. Sans doute la logique est nécessaire, car c’est par elle qu’on prépare l’opinion publique ; c’est pour cela que nous ne cessons de réclamer la pleine liberté de discussion ; mais la raison ne suffit pas, et lorsque l’opinion générale est formée, elle dispose d’une force morale devant laquelle on voit toujours succomber les puissances matérielles dont disposent les gouvernements de fait.

Au point de vue social, les principes de la Marseillaise sont contenus tout entiers dans les trois termes de notre devise républicaine : Liberté, Egalité, Fraternité.
Il y aurait beaucoup à dire sur la Fraternité humaine, fait inéluctable, résultant de notre constitution organique ; principe fondamental que l’on confond généralement avec le sentiment de l’amour fraternel, qui n’est qu’une conséquence de l’harmonie sociale produite par l’application des autres termes de la devise républicaine.
Pour bien définir la Liberté, principe négatif, de longues explications seraient aussi nécessaires.
Aujourd’hui nous nous arrêterons seulement à l’Egalité, qui forme l’objet principal des interpellations qui nous ont été adressées, et qui est en effet, le terme le plus important de notre trilogie.

Ainsi que je l’ai dit ailleurs, dans l’humanité il n’y a d’existence réelle que celle de l’individu ; les divers groupements qui la divisent en nations, provinces, cités, la famille elle-même, ne sont que des entités plus ou moins arbitraires, créées pour la satisfaction des besoins de la personne individuelle, et qui peuvent être modifiées, tandis que l’individu est un être qui existe par lui-même.
Mais ces groupement sont indispensables. La science qui traite de leur organisation constitue le socialisme.
Nul, en effet, ne contestera cette vérité de fait et d’observation que l’individu, pris isolément, seul sur la terre, serait absolument incapable de pourvoir à ses besoins, même les plus urgents, ceux de la vie matérielle, à plus forte raison aux besoins intellectuels et moraux. L’homme est donc fatalement destiné à vivre en société.
La société est l’union des personnes dont le concours est utile pour que chacune d’elles puisse y trouver les moyens de pourvoir à ses besoins légitimes.
Or, les besoins de la vie exigent une multitude de travaux dans tous les détails de la science, de l’industrie agricole et manufacturière, de l’art ; et pour que tous ces travaux puissent être accomplis, il était nécessaire que les facultés propres à l’exécution de chacun d’eux fussent réparties entre les hommes, de manière que chacun puisse se livrer à un ou plusieurs genres d’occupations spéciales.
C’est effectivement ce qui a lieu. Tout en réunissant en sa personne les divers attributs qui caractérisent le règne humain, chaque individu, par la prédominance de certaines facultés est plus particulièrement prédestiné à effectuer certains genres de travaux. S’il en était autrement tous les hommes seraient aptes au même genre d’occupations ; les autres œuvres ne pourraient être accomplies que par la contrainte ou dans les souffrances, et nous serions condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
Cette collaboration exige donc le concours de tous les membres de la société, et chacun doit y contribuer selon la nature et l’étendue de ses forces. On n’a le droit de demander à chacun que ce qu’il peut donner, mais il doit tout ce qu’il peut.
Voilà l’égalité de devoirs, proportionnelle aux facultés.

Mais si tous les travaux sont nécessaires au besoins de la vie ; si les objets qui servent à l’alimentation, au vêtement, au logement, sont aussi indispensables que les conceptions de la science, les œuvres de l’art, de la littérature, de la poésie ; on doit en conclure que les aptitudes spéciales nécessaires à leur exécution, sont des instruments également utiles, des rouages aussi nécessaires les uns que les autres au mouvement de la machine sociale, et, qu’en mettant au service de la société les facultés qui leur sont propres, l’industriel, l’artisan, l’agriculteur, le manœuvre, ont autant de mérité personnel, autant de droit à la rémunération et à la considération que le poète, l’artiste, le savant.
De là résulte l’égalité de droits, proportionnelle aux besoins.
Seul, l’oisif doit être exclu comme un parasite qui consomme sans produire, qui vit aux dépens des autres.
Dans l’ordre des devoirs, chacun produira sans effort par le libre exercice de son activité.
Dans l’ordre des droits, chacun prendra, comme à la table familiale, selon ses goûts et son appétit.
Oui "c’est l’individu qui est seul juge de ses droits, de ses devoirs, de ses facultés et de ses besoins." M. Georges Guéroult a bien compris notre pensée, et il reconnaîtra que, selon sa demande, nous nous expliquons là-dessus d’une façon suffisamment claire.

Nous nous attendons à de nombreuses objections. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elles nous sont faites et que nous les réfutons.
En ce qui concerne la production, on ne manquera pas de nous opposer la paresse et tous les vices qui empêchent l’homme d’accomplir son devoir s’il n’y est pas contraint par la nécessité.
Relativement à la consommation on objectera la gourmandise, l’ivrognerie, le désir insatiable des jouissances et tous les abus qui en résultent.
Nous savons tout cela, et nous espérons y répondre victorieusement si nous avons à parler de la liberté, que nous ne voulons pas séparer de l’égalité.

En terminant, qu’il nous soit permis d’invoquer l’exemple de la famille domestique, dans laquelle les principes que nous venons de formuler sont appliqués, autant que le permettent nos institutions actuelles.
Dans la famille, chacun doit concourir, selon ses forces et ses aptitudes, au bien-être général, et chaque membre participe aux avantages communs selon ses besoins. Lors de la répartition, on ne se préoccupe pas de la quantité que chacun a apportée, et souvent c’est celui qui a le moins produit, l’enfant, le vieillard, le malade qui reçoit le plus de soins, parce qu’il a le plus de besoins.
Les principes de justice n’ont pas toujours régné dans la famille domestique, longtemps on les a repoussés comme on les condamne encore aujourd’hui dans la famille sociale.
Nous en avons la profonde conviction, ils deviendront bientôt la loi de l’humanité.




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