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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°8 - 26 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 11 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA LIBERTÉ

Afin de satisfaire au désir exprimé par de nombreux lecteurs de la Marseillaise, nous devons compléter notre démonstration de l’égalité, par une définition exacte de la liberté, telle que nous la comprenons.
Pour les esprits exercés à l’étude ces sortes de questions, cela ne semble pas nécessaire, car la liberté est une conséquence logique des principes que nous avons expliqués précédemment. Si les hommes ont tous des droits égaux, il en résulte effectivement qu’ils n’ont aucune prééminence les uns sur les autres. Sans la liberté, l’égalité dégénérerait bientôt en despotisme. Mais nous n’écrivons pas seulement pour ceux-là.

La liberté est le droit qui appartient à l’homme d’exercer à son gré toutes ses facultés.
En principe, la liberté est absolue. Pour qu’elle soit, il faut qu’elle n’ait aucune limite ; dès qu’elle est bornée, elle n’existe plus.
La liberté doit intervenir dans toute les relations sociales, et présider à tous les actes de la vie. Si l’homme ne peut se mouvoir spontanément dans sa sphère d’action, s’il ne peut développer et exercer librement ses capacités dans toute leur étendue, il n’est pas libre. Dès que la volonté éprouve une entrave quelconque, provenant soit des choses elles-mêmes, soit des circonstances, soit d’une volonté extérieure, il n’y a plus liberté, et l’égalité disparaît avec elle.
Dans une association complète, rationnelle, tout doit se faire librement, spontanément, par attrait. La volonté ne doit point être dominée, même par les intérêts. La contrainte transforme tout et rend amères les choses les plus agréables. Relations familiales, travail et toutes les autres choses dans lesquelles l’homme doit trouver le bonheur, deviennent, par la contrainte, les causes de son supplice.
Dans une société bien organisée, nul n’a le droit de commander. Aucun des associés n’est supérieur aux autres. Les hommes chargés de l’administration de la chose commune sont les serviteurs des autres, ils n’ont de pouvoirs que ceux qui leur sont attribués par leurs concitoyens ; et ces pouvoir, essentiellement temporaires et révocables, ne sont légitimes qu’autant qu’ils sont nécessaires pour que ceux qui en sont investis puissent accomplir la tâche qui leur est confiée.

La liberté a été la conquête de 1789. Le Tiers-Etat, classe moyenne composée d’hommes enrichis par l’industrie et le commerce, possédait l’instruction et les instruments de travail. Il avait les moyens d’action, mais il n’en avait pas la faculté ; il avait le pouvoir d’agir, mais il n’en avait pas le droit, et, à l’aide du peuple, il conquit violemment la liberté sur l’aristocratie nobilière tombée dans une profonde décadence.
Sous la Restauration, c’était encore cette liberté que la bourgeoisie revendiquait contre la réaction féodale ; et quand en 1830 elle souleva elle-même le peuple pour renverser la monarchie féodale, la bourgeoisie ne voulait pas autre chose. La liberté seule lui suffisait : elle possédait le moyen de la pratique. Laissez faire, laissez passer, ces mots contenaient toute sa doctrine. Chacun pour soi, chacun chez soi, voilà sa morale. Sa devise fut : Liberté, ordre public, c’est-à-dire liberté pour nous, qui pouvons en jouir, compression pour les autres qui ne peuvent en user.

Ce système de liberté exclusive, pour lequel les prolétaires avaient combattu sans en comprendre la portée, a été la source d’incalculables malheurs. L’espèce de licence, appelée liberté, qu’on rencontre dans l’ancien ordre social, n’appartient qu’à ceux qui possèdent, elle est la consécration du droit du plus fort, et ainsi le beau mot de liberté cache la plus odieuse tyrannie. Pour le prolétaire, la Liberté, c’est le droit de mourir de faim. Aussi, ce mot a-t-il donné lieu à divers controverses, même parmi les Républicains.
Frappés des abus monstrueux d’une pareille doctrine, les démocrates ont cherché à modifier la notion de liberté. Quelques-uns même, au nom du principe non moins sacré de l’égalité, l’ont niée complètement ; Babeuf et son école l’excluent de la société des Egaux. Sans la rejeter, voici comment l’a défini l’immortel auteur de la Déclaration des droits de l’homme : "La Liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme d’exercer à son gré toutes ses facultés."
Ainsi niée ou défigurée par ses défenseurs naturels, il a été facile aux champions du privilège de soutenir leur fausse thèse, et de perpétuer une doctrine au fond de laquelle se trouve la plus révoltante iniquité.
Il est bien vrai que l’homme doit avoir non seulement le droit, mais encore le pouvoir d’exercer à son gré toutes ses facultés ; mais cette définition n’est pas celle de la liberté.
La liberté est un principe négatif. Elle est l’absence d’entraves aux actions de l’homme ; en ce sens les partisans du laissez faire ont raison. Mais ce n’est pas tout. Le droit est inutile sans le pouvoir d’agir ; or, ce pouvoir, qu’on ajoute ainsi au droit, c’est un effet du principe d’égalité, qu’il faut bien se garder de confondre avec la liberté. Afin d’éviter, dans les idées, une confusion qui donne de grands avantages aux ennemis du progrès, il faut distinguer deux choses parfaitement distinctes,laisser à chacun des deux principes ses caractères propres, mais démontrer qu’ils sont inséparables dans leur application. Oui, la liberté est purement négative ; mais seule et sans l’égalité c’est la plus grande calamité qui puisse affliger un peuple. C’est le triomphe de l’individualisme ; c’est le règne de l’anarchie, comme l’égalité sans la liberté est le règne du despotisme.

Il est un point sur lequel amis et ennemis sont d’accord : c’est que la liberté ne peut pas être absolue. Les uns veulent la limiter dans l’intérêt d’une classe, de celle qui en profite ; les autres veulent la limiter dans l’intérêt général, afin qu’elle ne s’exerce pas trop durement sur ceux qui ne peuvent en jouir ; mais tous lui posent des bornes qu’elle ne doit pas franchir.
"La liberté, disait Robespierre, … a la justice pour règle, les droits d’autrui pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauvegarde."

La nature pour principe, – cela est parfaitement exact. La liberté et l’égalité découlent de la fraternité, qui est un fait consacré par la nature elle-même.

Les droits d’autrui pour bornes. Non, la liberté ne doit point avoir de bornes. Dès qu’elle est bornée elle est détruite. On peut bien alors agir librement dans l’accomplissement de certaines actes particuliers ou dans quelques circonstances déterminées, mais l’homme n’est pas libre. Si la liberté n’est pas absolue, elle n’existe plus.
Du reste on comprend que nos constitutions, même républicaines, telles que celle de 1848, aient imposé pour limites aux droits qu’elles consacraient, "les droits ou la liberté d’autrui et la sécurité publique." Dans un ordre social où l’égalité serait réalisée, il n’y aurait point de bornes à la liberté ; mais au temps où nous vivons cela n’est pas praticable. Les institutions humaines sont presque toujours différentes des lois naturelles ; aussi l’exécution des lois civiles n’est-elle possible que par la contrainte et au milieu des souffrances. Mais l’organisation sociale vers laquelle nous tendons, en faisant disparaître les mobiles subversifs qui excitent l’homme à enfreindre continuellement les lois de son être, l’affranchira de cette servitude morale, et lui rendra la plénitude de sa liberté.
Sous un autre rapport, dans une société basée sur le principe de l’individualisme, les droits sont dans un état d’hostilité continuel, il est donc nécessaire de les circonscrire. Quand les intérêts sont divisés, ils ne peuvent rester indéterminés. Ils se limitent les uns par les autres. Là où commence le droit de l’un finit celui de l’autre. Ma liberté étant différente de celle d’autrui, peut nuire à la sienne ; il est nécessaire de leur fixer un terme, comme deux champs appartenant à deux propriétaires différents se confinent l’un par l’autre et on besoin de bornes séparatives pour empêcher les empiètements.
Mais supposez qu’au lieu d’avoir des intérêts contraires, les hommes aient des intérêts communs, comme les membres de la famille, alors bien loin de s’exclure, la liberté de chacun se multiplie de la liberté de tous les autres ; elles ne se limitent pas ; elles s’unissent et se confondent ; elles s’étendent indéfiniment ; elles n’ont d’autres bornes pour chaque individu que celles de ses facultés, ce qui revient à dire qu’elles n’en ont pas, car alors les facultés s’exercent dans toute leur étendue. Il y a satisfaction complète ; aucun besoin ne se fait vraiment sentir, et l’homme n’a pas même la pensée de désirer davantage, pas plus qu’une plante d’un germe particulier ne tend à accomplir le service d’une plante d’un autre genre, pas plus qu’un oiseau du ciel n’éprouve le désir de vivre au fond des eaux.

Par conséquent, la liberté n’aura plus besoin d’être réglementée. Au lieu d’avoir "la justice pour règle", elle ne causera plus d’injustices, ce qui vaudra beaucoup mieux ; elle ne lèsera aucun droit, aucun intérêt, au contraire, elle les servira tous ; elle ne sera plus subversive, elle produira l’harmonie sociale.

Donc aussi la liberté n’aura plus besoin de sauvegarde. La loi sera inutile. Seule, la loi naturelle sera observée, parce que c’est la loi de notre être.
Cette opinion n’a guère trouvé jusqu’ici que des incrédules ; elle n’est pas celle de l’auteur du Contrat social. "A considérer humainement les choses, dit Jean-Jacques Rousseau, faute de sanction naturelle, les lois de la justice sont vaines parmi les hommes ; elles ne font que le bien du méchant et le mal du juste, quand celui-ci les observe avec tout le monde, sans que personne ne les observe avec lui. Il faut donc des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet. Dans l’état civil, tous les droits sont fixés par la loi."
Oui, parce que cet état civil n’est point conforme à l ’état naturel. Dans un ordre social fondé sur l’individualisme, il est nécessaire qu’une autorité supérieure intervienne entre les hommes pour concilier les intérêts opposés ; il faut des tribunaux pour les déterminer et des gendarmes pour les faire respecter. Les droits individuels se touchent ; il faut fixer leurs limites.
Pour que l’hostilité des intérêts ne devienne pas une guerre sanglante entre les personnes, il faut que des lois coercitives viennent réglementer des droits civils contre nature. Autrement ces droits conventionnels n’auraient point de sanction.

Au lieu de multiplier encore les replis déjà infinis de ce dédale inextricable de lois civiles où trop souvent s’égare la véritable justice, il faut chercher à les rendre inutiles en faisant disparaître les causes qui les nécessitent. Alors, on n’observera que la loi naturelle, elle apparaîtra aux yeux de chacun dans toute sa majesté, car, selon la belle expression de Rousseau, "ce qui est conforme à l’ordre, est tel par la nature des choses et indépendamment des conventions humaines." Il n’y a point d’autre ordre que celui-là. Si la loi humaine est conforme à la justice, elle est inutile ; si elle lui est contraire, elle est mauvaise ; dans l’un ou l’autre cas, elle doit faire place à la loi naturelle, qui seule contient le droit.

Sans doute, les lois civiles seront encore longtemps nécessaires, mais elle ne le seront pas toujours ; de longtemps on ne pourra reconnaître seulement la loi naturelle, mais c’est vers ce but qu’il faut marcher. Tel est l’idéal que doit toujours avoir en vue le législateur. Il doit faire entrer dans les lois toutes les institutions qui tendent à cette fin de l’organisation harmonique de l’humanité.
Et, dès aujourd’hui, la société doit procurer à chacun de ses membres la liberté réelle, combinée avec l’égalité, en fournissant à tous les hommes indistinctement les moyens d’exercice sans lesquels la liberté n’est qu’une cruelle ironie.




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