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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Flourens
La Marseillaise N°10 - 28 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 28 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avons promis de nous occuper de la soupe, du chauffage, du logement et de l’habillement des pauvres soldats.
Jusqu’ici personne n’avait même songé à faire cette besogne. Et il en était résulté que tous les abus, autorisés par le coupable silence de la presse, avaient poussé dru comme une épaisse forêt ; on faisait bien de temps en temps quelque sourire impérial au soldat, on l’appelait "la grande famille militaire," on envoyait un bambin lui dire au camp de Châlons de sa petite voix chevrotante : "Camarades, je suis content de vous !"
Comédie byzantine !
Mais, on ne cessait point pour cela de traiter le soldat en paria, en esclave, de lui interdire toute réclamation, de l’envoyer aux cachots et aux compagnies de discipline s’il osait lever la tête.
A aucune époque, le soldat et le sous-officier n’ont été aussi durement menés en France que sous le second empire !
Et tout cela grâce à la connivence maudite de la presse démocratique qui, dans la mesure de ses forces, n’a point cessé de réclamer en faveur des autres citoyens, mais qui s’est tue constamment quand il s’agit agi des soldats.
Aujourd’hui il n’en est plus de même. Nous avons fondé dans la Marseillaise une tribune militaire, nous la maintiendrons constamment ouverte, coûte que coûte, et nous y porterons la parole si haut et si ferme que nous ferons reculer les abus et ceux qui en profitent.
Que tous les soldats, que tous les sous-officiers sachent bien ceci : sous les drapeaux ils ne cessent pas un seul moment d’être citoyens ; en dehors du service militaire ils ont mêmes droits que nous tous, mêmes moyens de faire respecter ces droits en en appelant à l’opinion publique par les journaux ; aucun code pénal ne peut les obliger à souffrir en silence d’être exploités, volés, maltraités.
Qu’ils relèvent la tête, qu’ils se sentent hommes et non plus valets ; ils n’en défendront que mieux leur patrie, en cas de légitime défense.
Qu’ils continuent à nous adresser leurs réclamations ; nous les ferons immédiatement valoir. Nous obtiendrons, à force de persévérance, que les abus dont ils se plaignent soient réformés.
Nous les prions de signer leurs lettres. Cela nous est nécessaire pour éviter de tomber dans les pièges policiers. Mais nous ne les compromettrons jamais en les nommant, et nous saurons mettre leurs signatures hors de toute atteinte indiscrète.
Il n’y aura de compromis que nous. Et comme il serait impossible de l’être davantage, nous irons de l’avant, sans plus d’inquiétude que par le passé.

* * *

Voici un sous-officier qui nous donne son nom et tous les renseignements désirables, pour nous affirmer les tristes vérités qui suivent, dont nous nous faisons garants :

"Dans mon régiment, on ne se contente pas de prendre aux pauvres soldats le bois qui leur est alloué par le budget pour le chauffage des chambrées, on retranche même aux postes un cinquième du chauffage.
L’officier, faisant fonction d’adjudant-major, a ordonné cette suppression afin de répartir ce bois entre les officiers. Aux officiers le bois est vendu à raison de 2 fr. les 100 kilogrammes, tandis que nous, sous-officiers, quand nous en avons besoin, nous ne pouvons nous en procurer qu’en ville où nous le payons 3 francs."

Comment trouvez-vous ces charmants petits arrangements. Cela est possible, cela est toléré dans l’armée, et puis l’on vient nous vanter l’augmentation de la solde des sous-officiers !

"Si le temps me permettait, continue notre correspondant, de vous dévoiler toutes les iniquités dont j’ai moi-même été victime depuis que je suis au régiment, vous détromperiez bien ces beaux parleurs qui s’enthousiasment si facilement DES AVANTAGES QU’OFFRE LA CARRIÈRE MILITAIRE.
Encore une demande qui, si elle était agréée par le Corps législatif, rendrait le plus grand service à tous les sous-officiers de l’armée, ce serait : l’abolition des cantines et leur remplacement par des mess.
Nous payons par jour 50 centimes pour être plus mal nourris que les soldats qui n’en paient que 43 ; quelques-uns d’entre nous ont adressé plusieurs fois des réclamations à l’adjudant-major qui, au lieu de nous rendre justice, s’est contenté de nous renvoyer, en nous menaçant de nous punir. Je ne sais si cet officier a un intérêt quelconque à soutenir les cantinières ; quoiqu’il en soit, aucune de nos réclamations n’a été écoutée. Qu’avons-nous besoin de femmes dans un quartier, surtout de femmes, qui, se voyant soutenues, sont d’une insolence intolérable. La plupart d’entre elles, avant de venir au régiment, étaient d’une moralité plus ou moins suspecte. A peine si elles avaient des vêtements pour se couvrir.
Et, huit ou dix mois après leur nomination de cantinières, elles s’achètent des propriétés."

Les petits abus ne sont pas les moins odieux, surtout quand il s’agit de monopoles exercés contre de braves gens dont le salaire s’évalue par centimes.
On leur ôte leur bois de chauffage pour le vendre aux officiers ; on les force à s’endetter avec des cantinières voleuses. Du haut en bas de la fameuse pyramide sociale, si artistement remise sur sa base par l’empereur, c’est le même système de spoliation des honnêtes gens au profit des coquins !
Que les méchants tremblent et que les bons se rassurent !"

Continuons à nettoyer ces étables d’Augias. Des petits tripotages, nous passerons aux grands.




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