Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Question sociale - Millière
La Marseillaise N°10 - 28 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 11 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Le National vient de faire une découverte qui laisse bien loin en arrière celles des Galilée et des Copernic.
Ses premières observations, faites au moyen du télescope de M. V. Faneau, lui avaient déjà laissé entrevoir la doctrine sociale de la Marseillaise  ; toutefois le phénomène lui paraissait si extraordinaire qu’il ne pouvait en croire ses yeux ; il n’osait pas se prononcer. Mais, après de laborieuses recherches, et grâce au concours de l’Opinion nationale, il ne lui est plus possible d’en douter : la doctrine que nous avons formulée n’est pas autre que le COMMUNISME ! Le National le dit au commencement de son article, il le dit à la fin, il le dit partout, et il ne croit pas pouvoir révéler sa découverte au monde effrayé, sans conjurer le sort en soulignant le mot qui exprime une telle monstruosité.
Notre confrère a cru sans doute nous lancer un trait mortel en qualifiant ainsi nos doctrines. Il le sait, le communisme a été si défiguré, si calomnié, qu’il est devenu un objet d’horreur et d’effroi ; aux yeux des sots et des ignorants, ce mot signifie vol, pillage, massacre, viol, incendie, assassinat ; alors que nos ennemis n’osaient pas attaquer directement la République, ils ameutaient contre nous la population trompée, en craint : Mort aux communistes, et encore aujourd’hui on espère nous forcer à renier ce titre, afin de ne pas encourir la réprobation stupide qui s’y attache.
Si M. Faneau a raisonné ainsi, il s’est trompé. Nous ne sommes pas de ceux qui font étalage des mots, surtout quand des explications sont nécessaires pour éviter l’erreur et déjouer la calomnie, mais nous n’avons jamais caché notre drapeau ; nous exposons franchement nos théories, sans nous préoccuper du nom que la malveillance pourra leur donner. Si le National nous l’avait demandé, nous nous serions empressé de le lui dire, ce mot plein d’horreurs, et puisqu’il l’a prononcé nous sommes tout disposé à le justifier.

Nous ne saurions trop le répéter, un journal politique quotidien ne comporte pas les longues théories philosophiques. Cependant, si l’on veut introduire avec discernement dans les institutions humaines les principes de la justice, il faut qu’ils soient reconnus comme vrais et qu’ils soient adoptés par l’opinion publique.
Si le législateur n’a pas constamment en vue le but qu’il doit atteindre, il s’expose à s’égarer. Quelquefois en croyant avancer, il recule. A défaut de critérium, il se détermine par des considérations empiriques, et les mesures qui lui semblent les plus efficaces ne sont souvent que des palliatifs dangereux, qui aggravent le mal en améliorant ce qu’il faudrait transformer de fond en comble.

Or, deux principes radicalement opposés se disputent le monde. ’un, l’individualisme, repose sur la division des intérêts particuliers ; l’autre, le communisme, a pour objet l’union de ces mêmes intérêts.
L’individualisme, prédomine dans la société actuelle. Il produit l’antagonisme et la discorde ; il engendre presque tous les délits et les crimes contre les choses et contre les personnes, et il a pour résultat inévitable le désordre et l’anarchie.
Le communisme, en combinant les intérêts, détruit la plus grande partie de ces causes d’hostilité et de haine ; il garantit le libre exercice de l’activité humaine, et il produit l’harmonie sociale.

Toutes les doctrines socialistes procèdent, directement ou indirectement, de l’un ou de l’autre de ces deux principes.
Et ils ont reçu l’un et l’autre, mais dans des proportions différentes, leur application à la société actuelle.
Ainsi, toutes les institutions qui ont pour objet de donner à la généralité des habitants d’un pays les moyens que chacun d’eux ne pourrait pas se procurer isolément pour satisfaire à ses besoins légitimes, sont des institutions communautaires.
Par exemple, s’il n’existait pas des écoles communes à tous les degrés de l’enseignement, les enfants de quelques riches pourraient seuls, et encore dans une très faible mesure, recevoir l’instruction nécessaire à tous les hommes et qui doit être donnée à chacun selon la nature et l’étendue de ses facultés, afin que toutes ces facultés, développées complètement, puissent concourir au bien être général.
Si la communauté n’avait pas établi des canaux, des routes, des chemins vicinaux, des voies de communication de toutes sortes, nul ne pourrait sortir de son propre domaine sans rencontrer un voisin qui lui barrerait le passage.
Si la Société n’avait pas organisé des finances communes, aucun des services publics nécessaires à tous les citoyens ne serait possible.
Que deviendraient les richesses enfouies dans le sol, sans la loi qui enlève les mines à l’appropriation individuelle ?
Et si une loi n’avait pas permis l’expropriation pour cause d’utilité publique, comment pourrait-on construire les chemins de fer, et tant d’autres travaux indispensables à la civilisation ?
Sans la communauté, les jouissances artistiques seraient encore le privilège de quelques riches possesseurs des collections d’œuvres plastiques ou des théâtres.
Et, abandonné à lui-même, chaque citoyen, dans son isolement, n’aurait aucune sécurité pour sa personne.

L’individualisme, au contraire, est la source de toutes les douleurs qui affligent le monde. L’appropriation individuelle est la cause du vol et de tous les crimes qui s’y rattachent. Le tien et le mien, voilà la seule raison d’être du Code pénal, sanction de tous les autres codes.

Dans la communauté, les innombrables lois civiles, de procédure, commerciales, administratives, deviendraient inutiles ; et avec elles disparaîtraient toutes ces professions parasites des magistrats, des avocats, des avoués, des huissiers, des notaires, des gens d’affaires de toutes sortes, qui absorbent tant et de si belles intelligences au détriment des professions productives.
Qu’on veuille bien observer ce qui se passe dans la famille. Tant que les intérêts sont communs, l’harmonie et la paix règnent entre les frères. Mais quand, par la mort du père, il faut partager les biens qu’il a laissés, ou même auparavant, lorsque les enfants se séparent pour fonder de nouveaux groupes, alors on voit naître entre eux la discorde, la haine, les procès et quelquefois les crimes les plus odieux, jusqu’au parricide inclusivement !

Le véritable progrès consiste à étendre les principes du communisme jusqu’à ce qu’ils aient fait disparaître toutes les causes d’antagonisme qui résultent du règne de l’individualisme.
Voilà le but.
Quant aux moyens, nous ne croyons pas à l’efficacité des tentatives particulières.
Selon nous, le progrès social ne peut se réaliser que par l’introduction faite successivement, dans les lois générales, de la solidarité des intérêts, c’est-à-dire des principes communautaires.
Et, conformément à notre doctrine sur la Liberté, nous pensons que cela ne peut être réalisé que par le consentement général, c’est-à-dire par la volonté du peuple souverain dont la majorité exprime seule, légitimement, l’opinion publique, cette véritable reine du monde.

Nous croyons avoir expliqué assez franchement les doctrines que le National avait devinées avec tant de perspicacité. Il nous reste à répondre à l’Opinion nationale, qui, par l’organe de M. Georges Guéroult a pensé avec raison qu’il était plus raisonnable de les discuter.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53