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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre d’Eugène Varlin à Emile Aubry - 25 novembre 1869.
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 28 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Le Travail est bien mort il ne reparaîtra pas. J’ai attendu jusqu’à ce jour pour vous donner des renseignements certains et définitifs. Ce n’est ni par la pression administrative ni pour cause de malversation qu’il a dû cesser de paraître. Ce journal avait été créé par l’initiative de Douvet et avec ses propres ressources ; le cautionnement avait été emprunté par lui ; enfin, c’était sa propriété ; or, le journal ne faisant pas ses frais, il a fallu s’arrêter.

Douvet a eu le tort, dans cette affaire, de ne pas nous prévenir quelque temps à l’avance, car nous aurions peut-être trouvé moyen d’assurer son existence. Il a agi seul, et ce n’est qu’au dernier jour qu’il nous a annoncé qu’il ne pouvait plus aller et qu’il cessait de paraître. La fin désastreuse de la grève des employés de commerce a été le dernier coup porté au Travail, qui avait été fondé avec le concours de la chambre syndicale des employés de commerce sous le titre le Commerce. Un grand nombre d’abonnés parmi les employés de commerce avait assuré son existence pendant les premiers temps ; après leur déroute, ils n’ont pas renouvelé leurs abonnements. Prévenus à temps, nous aurions pu parer à cette difficulté. Maintenant, tout est fini de ce côté, il faut nous retourner ailleurs ; c’est ce que je viens de faire. Je suis allé ce matin voir Millière, le directeur de La Marseillaise, et je vous fais servir immédiatement un abonnement ainsi qu’aux autres correspondants de l’Internationale, que vous payerez, je l’espère, en envoyant de temps à autre une correspondance sur le mouvement social dans notre contrée.

Il est utile que je vous donne quelques explications sur La Marseillaise, afin que vous ne croyiez pas qu’il n’y a là qu’une machine de guerre contre l’empire. Depuis longtemps, le parti socialiste ressentait le besoin d’avoir un organe pour aider à la propagation de ses doctrines et pour les défendre contre toutes les attaques des journaux bourgeois de tous les partis, les seuls que nous ayons eus jusqu’alors. Déjà des démarches étaient faites pour arriver à créer un journal, lorsque les dernières élections sont venues faciliter l’œuvre en groupant tous les citoyens actifs du parti socialiste autour de Rochefort et en portant celui-ci au Corps législatif, malgré toutes les attaques, toutes les critiques, toutes les calomnies répandues sur lui par tous les journaux. Après cette élection, le besoin du journal se faisait sentir encore bien plus ; avec Rochefort à la Chambre, il fallait un journal dans le pays pour affermir et soutenir le socialisme révolutionnaire. C’est alors qu’a été conçue La Marseillaise.

Pour faire un journal en France, surtout un journal quotidien qui puisse tenir tête chaque jour aux autres journaux, il faut beaucoup d’argent, et le parti socialiste, parmi tous les partis, se distingue par sa pauvreté. Avec ses propres ressources, il est évident qu’il n’aurait pas pu se créer un organe, mais avec Rochefort la difficulté se trouvait levée, non par sa fortune, il n’en a pas, mais par son nom.

Un journal fait par Rochefort est assuré du succès. En France la masse s’attache avant tout à ce qui brille, et comme l’assurance d’un succès donne confiance aux capitaux, Rochefort a pu trouver des prêteurs. La question financière se trouvant levée, le reste devenait plus facile.

Les socialistes les plus dévoués, et surtout les membres des sociétés ouvrières, se sont réunis en réunion privée et ont discuté les conditions dans lesquelles se faisait le journal. Millière, nommé directeur, est en même temps et surtout chargé de la ligne socialiste du journal.

Cette ligne est celle affirmée par la presque unanimité des délégués de l’Internationale au congrès de Bâle, c’est-à-dire le socialisme collectiviste, ou communisme non autoritaire.

Les fondateurs se proposent, non seulement de faire de la propagande, mais encore de rallier tout le parti socialiste européen, d’établir, par la voie du journal, des relations permanentes entre tous les groupes ; de préparer, en un mot, la révolution sociale européenne. Pour vous faire connaître plus complètement encore l’esprit des fondateurs, je dois vous dire que, dans nos réunions, nous avons été presque unanimes à reconnaître que nous n’étions pas prêts pour la révolution ; qu’il nous fallait encore un an, deux ans peut-être de propagande active par le journal, les réunions publiques et privées, et l’organisation de sociétés ouvrières, pour arriver à être maîtres de la situation et être assurés que la révolution ne nous échappera pas au profit des républicains non socialistes.

La partie politique n’est que l’accessoire, un journal devant être varié pour être lu ; la partie sociale est la seule importante pour nous. Il faut nous appliquer à la rendre intéressante et sérieuse, afin qu’elle prenne chaque jour plus d’extension dans le journal. Pour cela nous avons besoin du concours de tous nos amis, me disait Millière dans notre entrevue de ce matin.
La semaine prochaine, je commencerai, avec notre ami Malon, à donner quelques articles pour renforcer la rédaction socialiste, qui jusqu’alors ne se compose que de Millière, Verdure et Dereure, ex-délégué de la chambre syndicale des cordonniers au congrès de Bâle. Avec votre concours et celui des autres correspondants de l’Internationale, nous aurons dans la Marseillaise un organe sérieux, un puissant auxiliaire. Nous comptons sur vous.
Maintenant, une petite recommandation : Les articles courts sont toujours les plus lus ; par conséquent, lorsque vous aurez beaucoup de faits à signaler, faites plutôt deux petites correspondances qu’une longue ; ça fera plus de variété, on donnera plus d’attrait au journal, et vous serez plus assuré d’être lu.

Quant aux abonnements, comme il est impossible qu’un travailleur puisse dépenser 54 francs par an pour son journal, vous pourrez recommander à vos amis de se grouper par cinq, dix ou davantage, afin de prendre des abonnements collectifs. Citez l’exemple de la Marmite, où, moyennant vingt centimes par semaine, nous pouvons lire six journaux quotidiens et plusieurs hebdomadaires.

Le Siècle est peut-être aussi à Rouen le journal des marchands de vin et traiteurs. Vous pourriez organiser contre lui la campagne que l’on fait à Paris et dont vous avez lu quelques traits dans le Travail.

Il faut combattre nos ennemis par tous les moyens possibles, et, au point où nous en sommes, nos plus sérieux ennemis ce sont les républicains modérés, les libéraux de toutes sortes.

Je ne vous dis rien de la grève des mégissiers, que nous avons déclarée terminée depuis dix jours et qui nous laisse quatre cents hommes sans travail, auxquels nous ne pouvons même pas donner du pain. Avant-hier ils voulaient aller saccager leurs anciens ateliers et chasser les mogs qui les ont remplacés. On les a retenus heureusement, mais nous sommes bien embêtés par cette affaire. Les grévistes sont allés trouver Rochefort au Corps législatif, ne sachant plus à qui se recommander ; il les a envoyés au bureau de La Marseillaise, où on leur a donné 200 francs, que les plus affamés se sont partagés sur la place des Victoires.

Quand vous voudrez des obligations pour leur atelier social, vous me le ferez savoir : je vous en ferai envoyer.

Je vous serre fraternellement la main.

Signé Varlin [1]




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