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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Extrait du livre Aux origines de la Commune
Pages 192-196
Article mis en ligne le 16 décembre 2017
dernière modification le 15 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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(…) les orateurs, sans illusions, la voient mieux préparée à attaquer l’ennemi intérieur qu’à défendre contre l’ennemi extérieur, et l’international Héligon est en droit de se demander :

"Les armées permanentes, à quoi servent-elles ? On a tout fait pour séparer l’armée du peuple ; on excite les soldats à la haine envers les citoyens, tandis qu’il y en a d’autres qui sont condamnés pour excitation à la haine."

Partant de cette constatation, les réunions publiques se livrent à une véritable campagne d’information, voire de subversion, à destination de l’armée. C’est en 1870 que cette campagne se développe, de concert avec la rubrique tenue par Flourens dans La Marseillaise.

Dans cette campagne en direction des soldats, on réclame des droits pour eux. Cette propagande vise à rappeler à celui qui est sous l’uniforme qu’il ne doit pas oublier pour cela son origine de classe et, au 190, avenue de Choisy, Serizier "parle des soldats considérés comme des travailleurs". Passedouet avance même l’idée d’une "grève pour la conscription", conception reprise par Montel qui "parle de la grève si désirable des robes noires, des soldats et des empereurs [...] indiens, bien entendu". Ce thème du soldat travailleur est dès lors très souvent repris, surtout lors de la campagne plébiscitaire de 1870. En avril 1870, 54, rue Lhomond, c’est encore Serizier qui intervient dans ce sens :
"Parlant ensuite des prolétaires de l’armée, il explique qu’ils sont solidaires de ceux de l’atelier et des champs et qu’un jour tous se traiteront en frères."
Il faut se souvenir que les soldats étaient invités à se prononcer sur le plébiscite de 1870, ce qui explique que des réunions publiques militaires soient organisées par des comités antiplébliscitaires : l’une d’elles doit se dérouler le dimanche 1er mai au Pré-aux-Clercs ; une autre, prévue le même jour salle de la Marseillaise, est annulée en raison de l’arrestation de son organisateur, Collot.
Mais, le vote des soldats se déroulant dans les casernes, la plus grande prudence est de rigueur et, à la salle de la Maison-Dieu, par exemple, "l’assemblée délègue les citoyens
Mezerard et Sadrin pour surveiller le vote dans les casernes". Cette période plébiscitaire est à l’union puisque :

"Le citoyen Vertut recommande à la démocratie d’attirer à elle les soldats et les petits fonctionnaires qui ont tout intérêt aux réformes sociales."

Ces appels aux soldats deviendront bientôt "provocation des militaires à la désobéissance aux lois". C’est en effet pour ce motif que Lissagaray est appelé à comparaître devant le tribunal correctionnel, pour avoir déclaré dans une réunion plébiscitaire :

"Les soldats doivent savoir qu’ils sont nos frères, qu’ils ne sont pas toujours tenus d’obéir aux caporaux, sergents et officiers, que dans certains cas ils doivent lever en l’air la crosse de leurs fusils."

Voilà qui annonce la révolte des soldats du 18 mars 1871. C’est dans le même registre que se place l’appel de La Marseillaise du ter mai 1870, rédigé par Flourens :

"A nos frères de l’armée à l’occasion du vote du 8 mai prochain sur le plébiscite.
"[...] Vous ne serez plus réduits à tirer, comme à la Ricamarie et à Aubin, sur de malheureux travailleurs, vos frères, dont l’unique crime était d’avoir demandé à la féodalité industrielle une plus juste répartition des salaires."

La popularité des soldats est alors à son comble, au point que ceux qui s’aventurent dans les réunions sont acclamés membres du bureau. Mais la répression est sévère, et bien avant le plébiscite le pouvoir avait réagi contre ce mouvement. Dans la séance du corps législatif du 10 janvier 1870, Gambetta réclame des comptes sur deux militaires qui, après avoir assisté à des réunions publiques, ont été mutés en Algérie. La réponse du ministre de la Guerre, qui ne manque pas de cynisme, montre bien que les autorités n’étaient pas insensibles à cette campagne contre l’armée de l’Empire :

"Vers le mois de septembre, je fus informé par des rapports réguliers qu’une douzaine de militaires suivaient les réunions publiques. Eh bien, mon opinion, ma jurisprudence, sera toujours de m’opposer à ce que des militaires suivent des réunions, ce n’est pas là leur place. (Bruits à gauche, approbations.)"

Ainsi pour le ministre, sous l’uniforme le soldat devient effectivement une machine à obéir : ce n’est plus un travailleur. Pour leur part, les réunions font face à cette répression en organisant des collectes à destination des soldats victimes de cette déportation déguisée et les révolutionnaires continuent leur travail de sape, comme en témoigne cette déposition de Lagrange, le chef de la police politique sous l’Empire :

"Et ils se livraient à une propagande très active parmi les militaires pour y semer le découragement dans leurs rangs. [...] Ils faisaient de la propagande surtout parmi les soldats de la caserne du Prince-Eugène [...] les conduisaient aux clubs [1]."

Au total, l’observateur des réunions publiques en 1870 ne peut qu’être surpris de la lucidité et de la prescience des orateurs, car cette armée féroce, bestiale, sous la direction de brutes sanguinaires, les Vinoy, les Galliffet, sera responsable de la Semaine sanglante. Mais la campagne auprès des militaires ne restera pas sans résultats puisque, le 18 mars, le 88° de ligne refusera de tirer sur le peuple et mettra crosse en l’air. En fait, hier comme aujourd’hui, l’armée est bien le a dernier rempart de la société libérale D. On ne peut accuser ces orateurs d’en être restés au niveau du discours : nous les retrouverons commandants de bataillons sous le siège, tels Avrial (66° bataillon), Flourens (5 bataillons de Belleville), Granger (159°), Jaclard (158°), Millière (208°), Passedouet (193°), Ranvier (141°), Varlin (193°) ou, plus tard, chefs de légion sous la Commune, comme Duval (XIII° arrondissement), Flourens (XX°), Jaclard (XVIII°), Passedouet (XIX°) et même généraux de la Commune (Duval et Flourens) ; enfin, Gaillard présidera aux constructions des barricades.

Notes :

[1Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, déposition Lagrange, p. 269.




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