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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°12 - 30 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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A peine avons-nous, dans les premiers numéros de ce journal, indiqué nos doctrines politiques et sociales, que déjà nous soulevons de nombreuses contradictions de la part des divers organes de la presse.
Et nos adversaires les plus ardents ne sont pas ceux qui nous provoquent ouvertement à une lutte franche et loyale. Tous ont senti qu’avec la Marseillaise venait de descendre dans l’arène un principe qui n’y était pas encore représenté et donc la compétition inquiète ceux qui aspirent à remplacer les pouvoir actuels.
Ne nous plaignons pas de notre isolement ; il fait notre force.

En proclamant les règles du droit absolu, assurément nous soutenons la cause de tous, et notre conscience nous dit que nous servons les véritables intérêts de ceux-là mêmes qui nous considèrent comme leurs ennemis ; car, qu’ils en soient bien convaincus, leurs propres jouissances seront toujours précaires, sans garantie ni sécurité, tant qu’à côté de leur opulence d’autres souffriront la misère, tant que justice ne sera pas faite à tous indistinctement.
Mais qu’ils ne nous en sachent aucun gré, ceux-là qui jouissent des privilèges que nos institutions bourgeoises ont substitués aux privilèges nobiliaires, - leurs maux ne nous touchent guère. Tout en proclamant les lois qui, selon nous, doivent régir l’humanité en général, nous nous préoccupons avant tout des intérêts des prolétaires, de ceux qui, suivant la juste expression de Jean-Jacques, souffrent par la faute des riches, tandis que si les riches sont malheureux, c’est par leur propre faute.
C’est là précisément la raison d’être de la Marseillaise.

L’opposition compte actuellement de vaillants champions. Plusieurs journaux font, avec autant de talent que de courage, une bonne guerre au régime qu’après tant d’année d’oppression et de honte, la France subit encore en ce moment, et si nous n’avions en vue que la chute de l’empire, nous pourrions nous borner à encourager les efforts de nos émules.
Mais ce n’est là qu’une partie de notre tâche. Il ne suffit pas de renverser, il faut aussi reconstruire, et c’est pour accomplir cette œuvre qu’un nouvel organe nous a semblé nécessaire.

En politique, nous ne voulons pas seulement remplacer le régime monarchique par une constitution républicaine comme celles que nous avons déjà expérimentées en France et qui existent encore dans certains autres pays ; nous ne voulons pas conférer à quelques-uns, fussent-ils les meilleurs, les pouvoirs qui appartiennent aujourd’hui à un seul. Non, si nous réclamons notre souveraineté, c’est pour la conserver ; nous ne devons plus la déléguer, pas même à de simples mandataires ; nous la revendiquons pour l’exercer directement, sans intermédiaire : c’est le seul moyen de ne plus voir nos espérances trompées par l’incapacité, la faiblesse ou la trahison.
En socialisme, notre but est l’avènement du prolétariat. Nous demandons la participation des travailleurs au banquet de la vie, dont ils font les frais et d’où ils ont toujours été exclus ; et il faut bien le reconnaître, puisqu’ils l’avouent eux-mêmes, les organes les plus avancés de l’opinion républicaine ne conçoivent rien en dehors de l’individualisme, et ils ne manifestent en faveur des prolétaires, que des aspirations sentimentales très généreuses sans doute, mais dont la réalisation ne nous ferait pas sortir de l’ornière où nous sommes embourbés.
Nous sommes parfaitement résolus à soutenir nos doctrines politiques et sociales envers et contre tous, amis ou ennemis. Aujourd’hui nous venons répondre aux dernières objections de l’Opinion nationale.

M. Georges Guéroult proclame avec nous la souveraineté du peuple. Sur ce point nous sommes d’accord. Mais en reconnaissant le droit, il se hâte de l’abandonner dans l’application. Il ne veut pas comprendre qu’attribuer au peuple la faculté de renoncer à cette souveraineté, c’est une contradiction.
Dès que le peuple aliéne sa souveraineté, il ne peut plus en faire usage ; par conséquent il lui est impossible de rectifier ses erreurs s’il s’est trompé, il ne peut plus réparer ses fautes s’il en a commis. Il ne lui reste plus que l’insurrection, et notre contradicteur ne paraît pas disposé à en reconnaître la légitimité. D’ailleurs, pour nous-même, qui ne pensons pas ainsi sur ce point, l’insurrection est un moyen extrême, auquel une nation est obligée de recourir quand on ne lui en laisse point d’autres, mais qui ne peut pas être considéré comme une institution normale.

Nous ne disons pas, comme M. G. Guéroult nous l’attribue : "Le peuple n’a pas la liberté de n’être pas souverain." Ce serait un non-sens ; mais nous disons : le peuple n’a pas le droit d’abdiquer son autorité, pas plus qu’un particulier n’a le droit de s’aliéner.
Nous ne demandons pas pour le peuple : "La souveraineté ou la mort," mais nous soutenons que sous peine de mort, il doit être investi de la plénitude de sa souveraineté, car c’est ce qui constitue son autonomie, c’est-à-dire ce qui lui donne l’existence en tant que peuple.
Et lorsque M. G. Guéroult se sera familiarisé avec cette iéde, il s’apercevra qu’elle n’est pas si étrange qu’il le doit. Non, monsieur, "il n’y a jamais eu de peuple anglais ni de peuple allemand" il n’y a eu jusqu’ici que des populations allemandes, des populations anglaises, réunies sous les lois que leurs souverains leur ont imposées.

Non, il n’y a jamais eu de peuple français, même pendant "la durée des Républiques de 92 et de 48 ;" car, à ces époques, la souveraineté populaire reconquise n’a jamais été instituée et n’a pas pu fonctionner.
La République de 92 fut une immense bataille de l’esprit moderne, obligé, sous peine de mort, d’user de tous les moyens de défense contre les puissances coalisées de la cour, de la noblesse et du clergé. Elle ne fut jamais un gouvernement régulier, et il n’est pas plus équitable de lui reprocher ses violences qu’il ne serait juste de reprocher à un général d’armée la mort des soldats ennemis qu’il a dû sacrifier pour vaincre.
Quant à la République de 1848, escamotée par ceux qui étaient chargés de l’organiser, elle n’a été entre leurs mains qu’un instrument dont ils ne se sont servis pour la détruire.

"Un homme, un peuple, réduit à l’esclavage, cesse-t-il d’exister, de souffrir, d’aspirer à la liberté perdue ?" demande M. G. Guéroult.
Oui, l’esclave cesse d’exister en tant qu’homme, il n’a plus que la vie animale.
Et un peuple qui ne jouit pas de sa souveraineté n’existe qu’à l’état de troupeau.
"Comment le peuple, ajoute notre contradicteur, pourrait-il revendiquer son droit, s’il était mort ?" Comment ?
– Ce n’est jamais le peuple qui fait la revendication ; ce sont, parmi les membres de ce troupeau, ceux qui ont assez d’intelligence et de dévouement pour proclamer les principes du droit, les propager, en demander l’application et qui ensuite ont le courage de briser les résistances qui s’y opposent.
A la question de M. G. Guéroult, j’ai répondu sans hésitation, que pour cela tous les moyens sont bons lorsqu’ils sont efficaces. La franchise de cette déclaration aurait dû arrêter, sous la plume de mon contradicteur, l’accusation odieuse de jésuitisme qu’il m’adresse si gratuitement.
N’équivoquons pas, monsieur ; il n’est pas question de "violence exercée contre un peuple pour le forcer à être souverain malgré lui ;" il s’agit de conquérir la liberté que des populations ont abandonnée par ignorance ou par erreur, ou dont elles ont été spoliées par la force ou par la ruse. Nous le répétons, quand, pour manifester leur volonté elles ne possèdent point de moyens loyaux, elles ont le droit d’employer la force, parce qu’elles sont dans le cas de légitime défense.
Oui, lorsqu’une nation est asservie par ceux à qui elle avait confié le soin de la protéger ; lorsque par la parjure, la trahison, l’assassinat, le pillage, le massacre, le brigandage, elle a vu sa souveraineté usurpée, son autonomie détruite, ses destinées confisquées au profit d’un individu, d’une famille, d’une caste ou d’une classe, les membres qui composent cette nation ont tous individuellement et collectivement le droit de renverser leurs tyrans. En pareil cas, la victoire des insurgés a toujours célébrée comme un acte de vertu, et la conscience humaine n’a vu la faute que dans l’insuccès.
Veuillez, monsieur, relire la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, proclamée par nos pères, le 24 juin 1793. Vous y trouverez cet article 35 qui devrait être gravé dans le cœur de tous les Français : QUAND LE GOUVERNEMENT VIOLE LES DROITS DU PEUPLE, L’INSURRECTION EST POUR LE PEUPLE, ET POUR CHAQUE PORTION DU PEUPLE, LE PLUS SACRÉ DES DROITS ET LE PLUS INDISPENSABLE DES DEVOIRS.

Nous sommes obligés de remettre à demain l’examen des objections qui nous ont été faites au point de vue social.
Mais en terminant aujourd’hui, qu’il nous soit permis de faire à notre tour une question à M. Georges Guéroult. Il n’a pas formulé complément sa pensée sur le principe de la souveraineté du peuple. Nous le prions de vouloir bien nous expliquer comment il parviendrait à la concilier, dans la pratique, avec la souveraineté que la Constitution actuelle confère au chef de l’Etat.




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