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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Flourens
La Marseillaise N°13 - 31 Décembre 1869
Article mis en ligne le 16 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous recevons du citoyen Lullier, détenu aujourd’hui encore à Pélagie, pour s’être insurgé contre les mauvais traitements infligés aux matelots par leurs commandants, la lettre suivant, que nous nous empressons de publier.

Gustave Flourens

* * * * *

NOTRE MARINE

Ubi abertus non est, non potest esse justitia (Tacite)

I

De toutes les institutions de l’ancienne monarchie, une seule est restée debout au milieu des révolutions : c’est le régime des classes ou de l’inscription maritime.
Et si les institutions les plus iniques de l’ancien régime ont été rétablies et même aggravées dans ce qu’elles avaient d’excessif, au lendemain des journées néfastes qui ont couvert la France de honte et de deuils, il est juste de reconnaître que la bande qui a fait le coup sinistre du 2 Décembre n’a pas eu à restaurer celle-là. Elle l’a conservée. Voilà tout.
Qu’est-ce que l’inscription maritime ?
Bien peu de personnes de l’intérieur connaissent la nature et le mode de fonctionnement de cette institution digne d’être éclose dans le cerveau du valet financier Colbert, serviteur du gouvernement personnel le plus odieux qui ait jamais existé avant 1852.

L’inscription maritime consiste simplement à mettre, bon gré mal gré et très arbitrairement sous la main de l’Etat tous les hommes, matelots au long cours, matelots au grand et au petit cabotage, pêcheurs, chalandiers, bateliers, etc. qui tirent leur salaire ou leurs moyens d’existence de la mer. De 18 à 45 ans, un habitant de la côté n’est jamais sûr de coucher chez lui le soir. Un simple coup de télégraphe de Paris, un gendarme maritime se présente à la porte des hommes désignés, et ceux-ci, obligés d’abandonner femmes et enfants, sont dirigés la nuit même sur le port de guerre voisin. Quelques semaines après, quelques jours seulement, quelquefois, et un bâtiment de guerre les emporte pour une campagne de trois ou quatre ans dans les mers du Sud ou en Chine. Pendant ce temps la famille de l’inscrit maritime est abandonnée à ses propres ressources.

Quoi de plus infernal, de plus odieux que ce régime ? N’est-ce pas un appel à la révolte du bon sens, de la justice, de l’égalité devant la loi, de la morale ? Et cependant on n’a jamais protesté sérieusement contre un tel abus, parce que les populations maritimes n’ont jamais compté à la Chambre un député spécial et dévoué à leurs intérêts.

II

Une fois embarqué, le matelot ne descend plus à terre que pour les besoins du service, c’est-à-dire en corvée. Pas de permissions pour les pays étrangers, une fois seulement tous les trois ou quatre mois dans les colonies françaises. Pas de chances d’avancement pour lui comme le soldat de l’armée de terre, car, sauf quelques exceptions, excessivement rares, un matelot ne devient jamais officier. A bord l’attendent un service rude et pénible, une mauvaise nourriture, une discipline de fer. L’équipage est divisé en deux bordées ; il est de quart toutes les quatre heures, soit douze heures de service sur vingt-quatre ; encore, sur les heures où il n’est pas de quart, trois sont consacrées aux exercices d’artillerie, aux manœuvres de voiles et d’infanterie. Quand il a un moment à lui, c’est pour laver son linge ou pour raccommoder ses effets. Voilà, en deux mots l’existence qui attend à bord le malheureux habitant de la côte, et la menace d’un embarquement reste suspendue toute sa vie sur sa tête comme une épée de Damoclès.

Dans ce métier ingrat, dans cette vie rude et fatigante qui l’enlève à ses ressources naturelles, à son pays et à ses affections, dans cette existence sans lendemain pour son ambition et où il contracte le germe de rhumatismes et de maladies qui ne le lâcheront plus, quelles sont les garanties du matelot contre l’arbitraire de ses chefs ? Sous ce joug d’ilote où est la sauvegarde de ses droits, de sa dignité, de ses intérêts, de sa santé, de sa vie même ?
Elles sont toutes entières contenues dans un petit livre de deux cents pages qui s’intitule : Règlements sur le service à bord. C’est le code de ses droits, droits bien exigus en comparaison de la grandeur de ses devoirs. Ce code garantit au matelot sa solde, sa nourriture, et précise la nature et la durée des punitions dont il est justiciable. Ce code est généralement respecté dans la marine, et, sur treize embarquements sur des navires de guerre différents, j’ai rarement vu y déroger ; mais, sur un quatorzième, voici ce que j’ai vu

III

Les matelots étaient frappés, assommés comme des bêtes fauves pour les moindres négligences dans le service. Le commandant de ce bâtiment criait aux officiers et aux aspirant pendant les manœuvres : "Quand ces charognes-là ne marchent pas ; tapez moi dessus à coup de pied et à coup de poing." Cependant les punitions corporelles ont été abolies sur la flotte par la République de 1848, et le règlement dit expressément que tout supérieur qui se portera à des voies de fait envers un inférieur passera au conseil et sera cassé.
J’ai vu sur ce bâtiment des matelots privés des mois entiers de tous vivres alimentaires et mis à la demi-ration de pain pour avoir manqué au simple appel, et y a quelque fois quinze appels dans une journée de douze heures. Or le règlement dit qu’on peut retrancher la ration de vin des matelots pendant quinze jours au plus, mais qu’on ne peut leur enlever leurs vivres alimentaires. Les sous-officiers étaient retranchés comme les simples matelots, bien que le règlement ne les rende pas passibles de ce genre de punition.
Ce n’est pas tout. Chose inouïe, incroyable ! j’ai vu un assez grand nombre de marins et même deux ouvriers menuisiers, passagers civils auxquels on avait accordé passage pour la Nouvelle-Calédonie, condamnés à rester trois jours consécutifs sans recevoir absolument aucune nourriture. Le commandant avait fait avertir l’équipage par les sergents d’armes que ceux qui seraient surpris à donner aux hommes auxquels il avait infligé le supplice de la faim, un morceau de biscuit, même gros comme le pouce, seraient condamnés à subir la même peine.
J’ai vu des malheureux, pour les fautes les plus légères, dépouillés de leurs vêtements et, demi-nus, amarrés par les quatre membres dans les haubans et y rester trente-six heures consécutives sans recevoir aucune nourriture, et cela sous les températures glaciales des latitudes élevées. Au bout de quelques heures, le sang était paralysé dans les articulations par les cordes qui les liaient et par le froid. Ces malheureux poussaient des cris de bêtes fauves. Alors, ce misérable se frottait les mains en riant et disait : "Qu’on leur mette un cabillot de fer dans la gueule, cette musique-là n’est bonne que pour un temps." Quand on détachait ces hommes, on les portait mourants à l’hôpital de bord.
Cependant cela ne suffisait pas encore. Ce commandant avait inventé un raffinement de torture vraiment diabolique. Au lieu des haubans, après avoir fait dépouiller les hommes de leurs vêtements, ils les faisait attacher, assis, sous la ralingue de misaine, la face tournée du côté du vent. Cet endroit, en raison des jeux et des renvois de vents horizontaux, verticaux et obliques, est de beaucoup le plus malsain du bord.Il suffit de s’y tenir une demi-heure pour attraper un rhume et quelques heures souvent pour contracter des maladies de poitrine. Les cas sont fréquents à bord. Aussi, à ce jeu, trois hommes ont été atteints de fluxions de poitrine. Sur quarante matelots particulièrement exposés aux mauvais traitements mentionnés, six sont morts, deux sont devenus fous, un autre idiot.
Il est inutile de dire que toutes ces punitions barbares sont absolument étrangères au règlement et inconnues dans les marines militaires du monde entier.

Pélagie, 3 nivôse, an LXXVIII

Charles Lullier.

Lieutenant de vaisseau




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