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Tribune militaire - Flourens -Ed Bazire
La Marseillaise N°15 - 2 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 17 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA CAMPAGNE DU MEXIQUE

Tant de documents nous parviennent chaque jour sur cette déplorable campagne, la plus triste folie qui ait jamais été commise, que nous en ferons un travail spécial.

Un travail où nous envisagerons cette expédition, bien moins au point de vue de la profonde insanité politique de l’entreprise, qu’au point de vue des souffrances du soldat et du sous-officier.

En attendant, voici quelques notes qui nous sont données par un brave sous-officier, lequel a passé quatre années au Mexique :

"En 1865, je ne me rappelle plus au juste la date, une compagnie de grenadiers du 81e de ligne et une compagnie de grenadiers du régiment étranger reçurent l’ordre dans la nuit de quitter Mexico et de se rendre, à marches forcées, à trois étapes de là pour servir d’escorte d’honneur à Maximilien qui se proposait d’aller visiter dans cet endroit certaines mines d’or et d’argent. Ces mines ont servi, par parenthèse, non pas à emplir les poches de Maximilien, mais celles d’un illustre général dont parlait le courageux citoyen Rochefort dans votre numéro du samedi 25 décembre.

Les étapes étaient de 15 lieues chacune environ (je n’exagère pas) ; elles furent franchies en deux jours. Le deuxième jour, à 4 lieues environ du but, un soldat du régiment étranger, 22 ans de service, 14 campagnes et quelques blessures, harassé de fatigue, tombe à terre et déclare, les larmes aux yeux, qu’il lui est impossible d’aller plus loin. Il ajoute que c’est la première fois qu’il lui arrive d’être obligé de rester en arrière. Le lieutenant de la compagnie lui intime l’ordre de marcher quand même. Sur son refus, cet officier le fit attacher à la queue d’un mulet et traîner ainsi l’espace de 500 mètres. Ce ne fut qu’en voyant l’indignation de toute la compagnie, et par crainte d’une révolte, qu’il se décida à le faire détacher. Le pauvre diable fut abandonné sur le chemin, et on eut soin de lui retirer ses armes et ses vivres. Le soir, à l’arrivée, je reçus l’ordre, comme sergent de la compagnie, de porter cet homme déserteur !!! qu’est-il devenu depuis ? on n’en a jamais rien su.

Six mois plus tard, à Saltillo, se trouvaient en garnison trois compagnies du bataillon d’Afrique, sous le commandement d’un chef de bataillon. Ce commandant apprend un jour que trois fusiliers de l’une de ces compagnies sont sortis du quartier, emportant leurs fusils. Ce qui arrivait fréquemment, le soldat profitant des rares moments de repos pour aller à la chasse et pourvoir ainsi à sa nourriture qui, sans cela, était fort maigre. Aussitôt, ce bon commandant, persuadé que ces hommes avaient l’intention de déserter, fait seller son cheval, court après eux, les rejoint et, avec son révolver, sans leur demander aucune explication, leur brûle la cervelle à tous les trois.

Il fut très applaudi par le général Douai, et cet acte sublime de courage lui valut, quelques mois plus tard, sa nomination de lieutenant colonel au régiment étranger."

Encore un autre fait aussi odieux que grotesque.

"C’était dans les terres chaudes ; le régiment étranger (deux bataillons forts de 1,600 hommes), débarqua à Vera Cruz au mois d’avril 1863. Ces deux bataillons furent échelonnés par compagnies de Vera-Cruz à Ocizaba. Avant l’arrivée du régiment, le général Forey avait eu soin, à cause du terrible vomito, de ne laisser séjourner chaque régiment à Vera Cruz que deux mois tout au plus. Mais le régiment étranger avait un compte à régler avec ce général (souvenir de Crimée que tout le monde connaît). C’est pourquoi il y laissa ce régiment campé du mois d’avril au mois de septembre. A cette époque seulement il allait se décider à le faire relever, apprenant que, sur les 1,600 hommes, 450 à peine se trouvaient en état de faire leur service. Mais, survint un petit événement qui le mit fort en colère et lui fit jurer la perte du régiment.

Une quantité de caisses à l’adresse du général arrive un jour à Vera-Cruz, la charge complète d’une grande voiture attelée de six mulets. Cette voiture précieuse part de Vera-Cruz et s’achemine vers Mexico, mais, arrivée à un certain endroit dont j’oublie le nom, la voiture s’embourbe et ne peut plus avancer. Grande désolation des voituriers ! A deux cents mètres de là était campée une compagnie, l’officier donna l’ordre d’y envoyer un sergent et douze hommes pour garder les objets précieux pendant la nuit. Malheureusement nos pauvres soldats, toujours affamés, flairèrent bientôt les superbes caisses et eurent la tentation d’en examiner le contenu. Voici ce qu’ils y trouvèrent :

1ère caisse.... Pâtés de lièvres et foies gras, etc.
2ème caisse... Vins fins des meilleurs crus de France et de Navarre, champagne, absinthe, vermouth, etc.
3ème caisse... Parfumeries destinées à une jeune parfumeuse de Puebla à laquelle le général voulait bien sans doute s’intéresser.

Vous comprenez si l’eau vint à la bouche de ces malheureux et le supplice de Tantale dans une pareille situation eut été leur part, il faut en convenir, un acte d’héroïsme surnaturel. Aussitôt on prévient la compagnie de l’heureuse trouvaille, et alors il n’y eut plus d’hésitation..., officiers, sous-officiers et soldats se partagèrent ce riche butin. Et pendant deux jour on cria : vive l’empereur. C’est la seule fois, pendant quatre ans passés au Mexique que je ne l’ai pas entendu maudire !

De cette aventure résulta ceci : on chercha des preuves pour faire passer le capitaine de la compagnie en conseil de guerre. Mais il paraît qu’on ne put en établir de suffisantes ; la seule vengeance fut donc celle-ci : le régiment étranger ne fut relevé des terres chaudes qu’à l’arrivée du 3e bataillon au moins d’avril 1864 !

Quant au pauvre sergent qui se trouvait de garde auprès de la bienheureuse voiture, il fut envoyé en pleins marais, où il ne tarda pas à mourir avec ses camarades du terrible vomito."

"M..., sous officier au... d’infanterie".

Eh bien ! Avions-nous raison, quand nous parlions de férocité ?

Le rouge nous monte au front, quand nous songeons que ce sont les fils du peuple de 1789, de 1793, de 1830 et de 1848 qui souffrent de pareils traitements.

Les nègres esclaves, les fellahs du Nil, les coolies chinois, ne sont pas traités avec autant de férocité que des citoyens français !

A quand la délivrance ?




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