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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire — Flourens - Ed Bazire
La Marseillaise N°16 - 3 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 17 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA CAMPAGNE DU MEXIQUE

Le guerrier du Constitutionnel, M. Wachter, s’étant permis de contester l’exactitude de ce que nous avions avancé sur les férocités commises contre les soldats français, sur les horribles supplices infligés sans motif sérieux à de braves jeunes gens, une foule de protestations sont venues nous trouver.
Hélas ! il faut bien en convenir, c’est la triste, l’épouvantable vérité que nous révélons, que nous continuerons à révéler de sang froid. Ce ne sont pas, comme le prétend le Constitutionnel, des historiettes dramatiques et sentimentales pour faire pleurer les jeunes filles ;
de grand cœur, nous voudrions, pour l’honneur de l’humanité, de la France, que M. Wachter eût raison, que tout cela fût le fruit de notre imagination.
Mais non, c’est bien la réalité. Et même nous sommes constamment au-dessous de la réalité. Des histoires nous ont été racontées à huis clos par des témoins oculaires telles que nous n’oserions pas redire ici.
On ne voudrait pas les croire tant elles sont effroyables !
Ecoutons un sous-officier du Mexique nous racontant quelques menus épisodes de sa campagne.

"C’était au mois d’avril 1865, mon bataillon qui était le deuxième du régiment étranger, rentrait du siège d’Oaxaja, lorsqu’il reçut l’ordre de s’embarquer immédiatement pour aller au secours de Matamoros, ville sans défense, assiégée par les Juaristes sous les ordres de Cortina.

Le bateau transport nous débarqua à Bahdad, et, sans perdre de temps, nous nous mîmes en route pour Matamoros, ville située à huit lieues environ du point de débarquement sur les bords du Rio-Grande qui sépare le Mexique du Texas. Un repos d’une heure nous fut accordé pour nous donner le temps de retremper nos forces avec une tasse de café, et c’est en cet instant que deux soldats du bataillon, traversant le fleuve à la nage, passèrent au Texas. Arrêtés par les soldats du Sud qui en ce moment encore triomphaient dans cette partie de l’Union, ils furent mis à la disposition du chef de bataille, M. de B., mais à la condition expresse qu’ils ne seraient pas fusillés. Cette extradition ainsi réglée, les deux déserteurs nous furent rendus et le matin même un ordre annonçait au bataillon que ces deux hommes seraient bâtonnés. Cet ordre barbare ne reçut cependant pas son exécution. Il fut décidé que puisque la parole engagée interdisait la mort par la fusillade, ces deux malheureux mourraient d’une mort lente, atroce et non moins sûre.

Enfermés tous deux dans une chambre, tous deux mis à la crapaudine, c’est-à-dire les mains et les pieds liés ensembles au quart de pain et à l’eau, ils subirent pendant quarante jours, ce supplice.

Pris d’une dysenterie affreuse, ils n’en furent pas moins laissés sans aucun secours, dévorés par les mouches qui, sous ce ciel de feu, font éprouver des piqûres insupportables. Ils allaient mourir, lorsqu’enfin on se décida à les transporter à l’infirmerie où l’un d’eux a succombé le lendemain ; l’autre est mort plus tard.

Eh bien ! êtes vous satisfait, monsieur le rédacteur du Constitutionnel  ? Vous le voyez, mon drame a un dénouement, bien lugubre hélas ! et malheureusement en tout semblable à celui que vous réclamiez sur un ton de persiflage si triomphant. Mais, ce n’est pas tout. Voulez-vous encore des drames qui finissent par la mort ? Ecoutez donc, car la campagne du Mexique est fertile en épisodes de ce genre.

C’était encore à Matamoros ; les officiers jouaient, les soldats désertaient ; quatre -vingt-dix ont en effet quitté nos rangs pour aller s’enrôler sous la bannière du Nord-Amérique, dont les armes triomphantes venaient de faire rentrer le Sud dans le sein de l’Union.

Cette désertion en masse ne laissa pas que d’inquiéter le chef de bataillon, et dès lors, une compagnie dite de sûreté fut formée pour surveiller les bords du fleuve et arrêter les tentatives de désertion.

Un tout jeune homme d’origine autrichienne, se trouvait un jour sur la rive, changeant de vêtement ; ce jeune homme était un grenadier du bataillon. Arrêté par un sergent, avant d’avoir pu réaliser son projet, il fut aussitôt écroué, attaché à la crapaudine, et le soir même, le peloton d’exécution qui devait lui donner la mort, fut commandé pour le surlendemain. Seulement alors on s’occupa de composer le conseil de guerre, de fixer sa réunion au lendemain et enfin de donner un défenseur au prévenu. Je m’offris à remplir cette mission, et ayant été accepté, je me rendis à la prison où je trouvai le patient attaché en compagnie des deux malheureux dont je viens de parler et qui, plus infortunés que mon client, succombaient de misère et de faim. Je me trouvai donc avec le grenadier qui ne savait pas un mot de français ; il m’expliqua, par un interprète, qu’il avait voulu déserter pour fuir les tracasseries d’un des sergents de sa compagnie.

Je n’avais pas l’espoir de le sauver du bagne, mais j’espérais au moins écarter l’accusation de complot, et par conséquent la mort. Mon espérance fut de courte durée. M. le capitaine R... présidait le conseil, et avant l’ouverture des débats il eut soin de me rappeler que je devais respect au conseil et aux circulaires qui l’instituaient tel qu’il était. L’acte d’accusation fut lu, l’accusé interrogé, et je vis auprès de lui comme interprète le sergent Bro, qui l’avait arrêté et qui peut-être avait tout intérêt à dénaturer les réponses du prévenu.

Je m’élevai avec force contre cette illégalité, mais ma protestation me valut un rappel à l’ordre. Mon client fut condamné, et le rapporteur lui annonça qu’il lui restait le droit d’appeler de ce jugement. Consulté par cet infortuné, je l’engageai à se préparer à mourir en soldat, car je savais que, devant être jugé en appel par les mêmes hommes, il ne ferait que prolonger son agonie. La sentence reçut son exécution le lendemain, derrière le cimetière de Matamoros. Ce jeune homme, cet enfant, car il n’avait que 21 ans, mourut le sourire sur les lèvres, assisté jusqu’au dernier moment de ce même sergent Bro, qui était son mauvais génie.

Malgré cet acte de haute barbarie, dont on voulait faire un exemple pour arrête les désertions, le soir même six hommes encore franchissaient le fleuve. On se mit alors à chercher la cause de tant de désertions, on la trouva dans l’embauchage. Cette découverte fit de nouvelles victimes, dont je vais vous parler.

Deux embaucheurs, d’origine suisse, furent arrêtés, et eux aussi, quoique civils, furent soumis à la torture de la crapaudine, en attendant qu’il fût procédé à leur interrogatoire. Sur ces entrefaites, deux caporaux, les nommés Germain et Ferry, communiquèrent avec les prévenus, s’offrant à les défendre devant la cour martiale. Sans doute, ces deux soldats avaient eu le tort de compromettre l’action de l’instruction en communiquant avec les prévenus avant leur interrogatoire, mais était-ce un crime si énorme qu’il pût motiver les horribles tourments auxquels ils ont été soumis ?

Au mépris des règlements établis qui veulent qu’un délit n’entraînant pas jugement, la cassation d’un gradé lève toute autre punition, Germain et Ferry ont été d’abord cassés et soumis ensuite à quarante jours de crapaudine. Ils y ont résisté eux, parce que chaque nuit leurs anciens collègues chargés de les garder, les détachaient et leur procuraient quelques vivres supplémentaires. Seulement, pour éviter toute surprise, un soldat fut placé en vedette était chargé de signaler l’arrivée du terrible capitaine R... ou celle de ce commandant de B... qui, lorsque l’on invoquait le règlement, répondait invariablement en haussant les épaules : "Le règlement ! le règlement n’a pas passé la mer !"

Je pourrais encore citer bien d’autres exemples de ce genre, mais je pense que ceux-ci seront suffisants pour prouver au rédacteur du Constitutionnel, que son ton suffisant vis-à-vis des allégations de la Marseillaise, est de fort mauvais aloi. Il s’est trop empressé de défendre ce qu’il ne connaît pas. Du reste, si mes révélations le trouvent encore incrédule, je le convie à aller faire un tour en Afrique. Là, il pourra voir les silos où quelques fois la terre s’éboule et écrase le malheureux puni de deux jours de salle de police, car le silo est tout à la fois la salle de police, la prison et le cachot des camps. En Afrique enfin, il pourra, s’il le désire, prêter son col au carcan, ses mains aux menottes de fer massif, ses pieds aux fers, tous instruments dignes des temps les plus barbares.

F... P... sous-officier au Mexique.

* * * * *

Après le Constitutionnel et la Patrie, voici le Pays qui le prend de haut avec l’armée, qui la menace, comme le doit faire tout bon serviteur de l’empire.

"L’excellent esprit des régiments en garnison à Paris n’est mis en doute par personne ; mais dans un seul d’entre eux il suffit d’un mauvais garnement, docile aux instigations de la Marseillaise, pour le faire mettre en état de suspicion légitime et le faire remplacer dans les vingt-quatre heures par un autre."

Cette note du Pays a tout à fait le caractère officiel.

Eh bien donc, sachez ceci, soldats français ; il suffira, dans un régiment, que l’un de vous soit docile aux instigations de la Marseillaise, pour que le régiment soit honteusement chassé de Paris.

Que sont-elles donc ces instigations de la Marseillaise ?

La Marseillaise nous a-t-elle engagés à trahir la France, à passer à l’ennemi.

Non, elle vous a dit : soldats, aimez vos concitoyens comme ils vous aiment ; ne tirez jamais sur des frères désarmés, car ce serait lâcheté et assassinat.

Soldats, nous voulons votre bien ! Nous réclamerons en votre faveur contre tous les abus qui vous oppriment, nous, pauvres journalistes, qui n’avons d’autre bouclier que notre poitrine, d’autre arme que notre plume, et qui chaque jour risquons notre liberté pour vous défendre.

* * * * *

L’article du Pays, à la fois fanfaron et tremblant, est intitulé : Tentatives d’embauchage.

Embauchage, vraiment vous oubliez bien vite l’histoire, messieurs les impérialistes.

Quand le régiment des gardes françaises vint aider le peuple à prendre la Bastille, il n’avait pas été embauché.

Il s’était senti au cœur le sentiment du devoir civique et l’amour de la liberté, il avait marché à l’appel de l’honneur.

Quand les soldats de Charles X et ceux de Louis-Philippe fraternisèrent avec le peuple, ils n’avaient pas été embauchés.

Ils avaient fait acte d’hommes honnêtes et sensés.

* * * * *

Cela n’est pas nous qui embauchons ; nous n’allons pas semer de l’or dans les casernes pour corrompre de pauvres sous-officiers, et offrir cent mille francs à un général.

C’est vous qui embauchez.

A Strasbourg, à Boulogne, cela ne vous a pas réussi, malgré votre aigle domestique et vos laquais déguisés en officiers.

En 1852, cela vous a réussi, pour le malheur de la France, sur laquelle vous avez régné en corrompant et en asservissant l’armée !

NB : Nous recevons chaque jour des réclamations sur le chauffage, l’habillement, la nourriture des troupes, les abus des casernes. Nous publierons successivement le tout. G. F.




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