Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Tribune militaire – Flourens
La Marseillaise N°17 - 4 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 18 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

LE REMPLACEMENT

Comme il nous faut examiner ici tout ce qui se rapporte à l’armée, nous ne pouvons nous refuser à dire quelques mots de l’ignoble trafic que la loi de 1868 a ressuscité en France.

Oui, citoyens français, à l’heure qu’il est ON ACHÈTE ET ON VEND DES HOMMES À PARIS.

Cédons ici la parole à un de nos correspondants qui a vu de près ces boutiques infâmes.

"Aussitôt la promulgation de cette loi, on a vu reparaître de tous côtés des grandes peintures militaires, avec l’accompagnement indispensable : On demande des remplaçants, on fait des avances d’argent.

Pour bien se rendre compte de l’ignominie de ce trafic, il faut pénétrer dans l’intérieur de ces maisons de commerce et en étudier les manœuvres.

Souvent à la tête de ces maisons, il y a des femmes qui sont initiées à tous les secrets du remplacement militaire, et qui discutent parfaitement tous les vices rédhibitoires d’un remplaçant.

Toutes les maisons d’assurances militaires font le remplacement. Toutes s’affublent d’un titre pompeux, d’une raison sociale. Toutes, sans exception, appartiennent à un seul individu qui, le plus souvent, n’offre aucune garantie, comme on ne tarde pas à s’en apercevoir, par la nécessité où se trouvent beaucoup de jeunes gens de rejoindre malgré leurs traités.
Les pères de famille ne savent le plus souvent où s’adresser. Les deux ou trois maisons qui offrent un semblant de garantie sont inabordables par leurs prix ; ils vont donc à l’assurance à bon marché.

Quand on pense qu’une assurance à forfait coûte de 1,800 à 2,000 ou 2,100 fr. ; qu’il y a deux bons numéros sur cinq en moyenne, et qu’un remplaçant revient à 2,000 fr. en moyenne pour toutes les armes, on peut se rendre compte du bénéfice énorme que font ces industriels.

Voilà pour le pont de vue financier, passons au point de vue moral de la question.

Quand un jeune homme se présente chez un marchand d’hommes (expression consacrée par ces marchands eux-mêmes), soit par raccolement, soit directement, le courtier s’informe d’abord de ses moyens d’existence, de sa position de fortune, pour mieux l’exploiter selon son degré de gêne. Il s’empare des quelques papiers dont le jeune homme est porteur. Ensuite, il le visite, pour s’assurer qu’il n’a aucun vice de constitution capable de le faire réformer.

La visite médicale étant satisfaisante, la question de prix est soulevée. Les débats en sont des plus curieux. L’un exalte sa constitution, l’autre la déprécie, s’effraie de l’argent à dépenser pour arriver à un engraissement convenable.

On se croirait sur un marché.

Enfin on tombe d’accord à 800, 900, 1,100, jusqu’à 1,300 francs au maximum, payables après l’admission par le conseil de révision.

On signe un compromis, inutile de dire quelle en est la rédaction ; c’est l’œuvre du courtier, une fois le compromis signé, le remplaçant est mis en pension dans une auberge où il est nourri et couché. Ils sont quelquefois jusqu’à 60 ou 80 dans chaque pension.

Dans ces agglomérations d’hommes venant de tous les pays, livrés à la plus grande oisiveté pendant une moyenne de deux à quatre mois, tous les vices prennent facilement naissance et se développent avec une rapidité effrayante : paresse, ivrognerie, jeu, débauche.

Du reste, ceux qui les dirigent ne jouissent presque jamais d’une grande considération et ne peuvent leur enseigner la morale par l’exemple. Ils ne s’inquiètent que d’une chose, l’amélioration et la conservation de ce qu’ils appellent LEUR MARCHANDISE.

Aussitôt qu’un remplaçant est admis à la pension, le courtier s’occupe de lui établir son dossier, en réunissant les pièces exigées par la loi pour la présentation au conseil de révision.

Pour obtenir ces pièces le courtier a souvent recours à des moyens flétris et punis par la loi.

Quand le moment des conseils de révision est arrivé, les remplaçants en règle sont dirigés par bandes sur les chefs-lieux de département, sous la conduite d’un de ces hommes dont la physionomie porte le cachet indélébile de sa profession.

Peut-être avez-vous rencontré une de ces bandes, et entendu ces malheureux s’appeler par fanfaronnade honteuse cochons vendus.

Il faut voir avec quelle sollicitude le courtier soigne sa marchandise au moment de la présenter au conseil ; avec quelle adresse il fait disparaître, pour quelques heures, de légères infirmités !

Si le remplaçant est admis par le conseil, il exige le paiement de son prix en même temps qu’il signe, sa confiance dans le courtier étant nulle.

Ici se joue une autre comédie :

Le prix convenu a reçu de rudes atteintes par des avances d’argent, d’effets, que le remplaçant n’a jamais notées, et par des gratifications aux commis du courtier, des cadeaux à sa femme : toutes imputations de dépenses qui ne pourraient pas supporter un examen sérieux.

Le remplaçant se récrie, s’indigne, refuse de signer. Mais le courtier a une connaissance approfondie du remplaçant ; il sait si bien faire miroiter l’or à ses yeux, le menacer de l’abandon immédiat, qui serait une condamnation à la misère et au vagabondage, que le malheureux, impatient d’avoir quelque argent, signe.

Une fois que le remplaçant est nanti de son petit trésor, le courtier change de ton avec lui, il devient familier, c’est un ami dévoué, prêt à rendre tous les services. On dîne ensemble, on boit, toujours aux frais du remplaçant, bien entendu. On se tutoie.

Le courtier ne tarit pas en éloges ; le remplaçant, alléché comme le corbeau de la fable, ouvre sa bourse, qu’il croit inépuisable, et donne encore pour chaîne de montre à monsieur, bague et boucles d’oreilles à madame, etc.

Quand le courtier juge qu’il ne peut plus rien en tirer, il le conduit dans une maison de tolérance dont il reçoit une remise, et l’abandonne totalement.

Là, le remplaçant est reçu à bras ouverts, tout le monde est à ses ordres. Il ne s’et jamais vu à pareille fête. Il ne se doute pas que c’est à son argent qu’on en veut.

En quelques jours il y laisse, sinon la totalité, au moins une grande partie de son remplacement.

Pour peu que l’appel de la classe tarde, il arrive au corps sans une obole et fait un soldat indiscipliné."

Allons, encore une fois, vive l’Empire !

Que vous en semble ? de cette vivante et véridique peinture.

Vous saurez maintenant ce que signifient ces tableaux de soldats, verts, rouges et bleus attachés aux fenêtres de nos quais.

Ils signifient qu’en l’année 1869 se fait encore, grâce à l’Empire,la traite des blancs à Paris.

Que l’on y achète et que l’on y vend des hommes.

Nous avions les maquignons de chevaux, il appartenait à l’Empire de nous rendre les maquignons d’hommes.

Encore un excellent moyen de déshonorer, d’avilir l’armée !




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53