Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Son geste - Louis Lecoin
La Jeunesse Anarchiste N°7 - 15 Novembre 1921
Article mis en ligne le 24 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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De sa geôle où il souffrait pour ne pas avoir voulu faire la guerre, notre camarade Lecoin, adressa cette belle lettre à notre jeune compagnon anarchiste Emile Cottin. En la publiant nous exprimons nos pensées sur le Geste qui devait supprimer un des principaux responsables de la tuerie universelle.
Prison militaire de Clermont‑Ferrand, le 27 février 1919.

BIEN CHER CAMARADE,

En essayant de débarrasser l’Humanité de la bête malfaisante dont les babines sont teintes encore du sang des peuples, tu as bien mérité d’elle.

Tu as bien fait, et nous ne nous désolidariserons pas d’avec toi ; nous ferons notre devoir en proclamant bien haut — dusse Fabre, du Journal du Peuple, en être contristé – que nous t’approuvons, que ton bel acte ne choque en rien les théories anarchistes, que celles-ci, au contraire, le légitiment.

L’anarchie, société idéale, ne craint pas la comparaison avec les rêves les plus beaux. L’anarchie qui veut la liberté pour les opprimés, le bonheur pour les malheureux, l’amour et la fraternité entre les hommes, emploie toutes les armes pour vaincre les forces d’oppression : institutions et individus qui s’opposent à sa réalisation.

L’anarchie aime profondément le peuple, aussi hait-elle énormément les classes dirigeantes qui le tiennent en tutelle et en esclavage.

Quoi de surprenant, après cela, qu’un de ses adeptes rempli d’abnégation, le cœur déchiré par les crimes des Grands, s’impatiente de la marche lente de la justice et abatte un des monstres qui personnifient le régime abject dont les foules ont tant à souffrir.

Eh bien, mon cher Cottin ! on ne semble pas comprendre dans les sphères gouvernementales et dans les états-majors socialistes, la portée de ton geste.

La bourgeoisie qui glorifie la violence prolétarienne de 1793 qui lui a valu la plupart des privilèges dont elle écrase les masses laborieuses ; cette même bourgeoisie qui, pendant près de cinq ans, a fait s’entre-tuer des millions d’hommes pour la satisfaction de ses immondes appétits, répudie la violence lorsqu’elle se tourne contre elle ; hier, parce que ça servait sa guerre, elle encensait et approuvait, par la voix de ses plumitifs et politiciens de toute nuance, Fritz Adler donnant la mort à un ministre autrichien ; aujourd’hui (ô logique), elle flétrit ton attentat contre le ministre français.

Mais tu sais, "les chiens aboient, la caravane passe". Tu te moques bien, nous nous moquons bien, n’est-ce pas, des jugements intéressés que les profiteurs de la misère portent sur l’Anarchie, son action, ses propagandistes !

Ami ! les libertaires t’aiment pour ton acte ; toute la partie saine de la classe ouvrière, qui ne s’y trompe pas, y applaudit. Certes, les actes individuels ne viendront pas à bout de tous les despotes et de tous les despotismes ; une révolution sera nécessaire ; mais tels, ils ont la valeur d’un symbole puisqu’ils indiquent où il faut frapper.

Clemenceau n’est pas mort, mais, qu’importe, ton geste demeure. Peut-être tes coups de feu réveilleront-ils sa conscience qui, épouvantée du changement survenu dans les sentiments de l’humble journaliste devenu un puissant de la terre, lui rappellera l’époque où elle le poussait, jeune et généreux, vers les nobles actions pour lesquelles, seulement, la vie vaut d’être vécue. Il serait bien puni et le verrais-tu venir dans ta cellule te demander pardon.

Je t’embrasse.




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