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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Gustave Flourens
La Marseillaise N°18 - 5 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA CHAMBRÉE

D’un côté les couvents, de l’autre les casernes.
En plein Paris du dix-neuvième siècle, la vie monacale du moyen-âge, avec tous ses abrutissements, toutes ses misères, toutes ses souffrances morales et physiques, voilà ce que l’empire a fait.
Nous tous, habitants joyeux de la ville la plus gaie et la plus intelligente qui existe, nous passons chaque jour devant ces immenses casernes, sans rien savoir de ce qui s’y fait.
Pénétrons-y un peu, faisons connaissance avec ces malheureux esclaves de la discipline, nos frères.
Vivons de leur vie. Voici leur logement, une salle qui ferait une admirable école, et qui fait une bien triste prison. Des lits, deux râteliers pour les fusils, des planches suspendues au plafond, qui portent les effets, deux tables noircies par l’usage, les murailles nues et blafardes, atmosphère lourde, odeur écœurante, apparence de propreté, et en dessous saleté, tristesse et écœurement partout, tel est leur séjour.

- - -

De trente à quarante hommes par chambrée.
En hiver, le réveil sonne à sept heures du matin.
Une demi-heure après, la corvée de propreté. Les hommes désignés pour balayer la cour descendent.
Les hommes, punis de consignes, et les jeunes soldats sont réunis dans la cour et y sont exercés pendant deux heures, quelque temps qu’il fasse.
Quant au reste de la chambrée, il descend à la fontaine. On s’y lave le visage et les mains avec un peu de savon acheté sur le sou de poche du soldat.
Après s’être bien passé de l’eau sur le visage, reste à faire une opération qui est très difficile, c’est de s’essuyer sans serviette.
Dans sa munificence, le gouvernement n’alloue pas le moindre bout de linge aux soldats. Comment pourraient-ils en acheter ? Reste donc à s’essuyer avec ses draps de lit ou avec un pan de sa chemise !
Et pourtant l’armée coûte bien des millions par an aux contribuables. Mais il faut d’abord pourvoir ces pauvres maréchaux.
En fait de bains, même inhumanité envers le soldat. Été comme hiver, on le mène à la Seine, où il risque de se noyer, ce qui arrive parfois... Qu’importe un soldat de plus ou de moins !
Après cette toilette économique, les hommes remontent à la chambrée faire leurs lits. Si une revue est annoncée, ils doivent cirer les pieds de lit avec leur cirage.
Puis, c’est le tour de la giberne, du ceinturon, de la bretelle du chassepot, du schako, qu’il faut astiquer, cirer, vernisser, toujours aux frais du soldat, dont la solde est de cinq centimes par jour en province, et de sept centimes à Paris.
Ces pauvres maréchaux !

* * *

Tout en faisant ce travail on cause. On cause d’astiquage, de pompons, de punitions, du sargent un tel qui ne vaut pas cher, et du gros sergent-major qui est un bien brave homme.
Le sous-officier est l’âme de l’armée qui connaît à peine ses officiers. Ceux-ci vivent hors de la caserne, quelques-uns travaillent, s’instruisent ; mais beaucoup flânent dans les cafés où l’on s’étiole et s’ennuie.
Contre les grossièretés du sous-officier qui est souvent un véritable prétorien, vivant du régiment et ne voyant rien en dehors, ne sachant au monde que la discipline et les consignes, contre les tracasseries, contre les avanies de toutes sortes, le pauvre soldat n’a aucune défense.
Le jeune paysan, arraché à son village où il n’a eu d’autre éducateur que son curé, obéit sans trop de peine. Quelque fade et insipide que soit la soupe du soldat, cette éternelle viande de vache aux pommes de terre arrosées d’eau grasse, il trouve cela meilleur que le pain noir et terreux et les châtaignes bouillies dont il se nourrissait au village.
Il est pris par la gourmandise et par l’oisiveté. Il s’habitue à ne plus rien faire, à passer des journées entières dans une somnolence stupide, étendu sur son lit, au lieu de labourer du matin au soir.
Il ne connaît que son sargent. Il ne comprend rien à Paris qui l’ennuie. A peine il sort de la caserne, et y revient aussitôt dormir. Il est aveugle et tirerait aussi bien sur des Français que sur des Mexicains.
Cependant, cette grande et généreuse ville de Paris, par le seul contact de sa population magnanime, peu à peu l’imprègne d’humanité. Son éducation se fait ; de sauvage, il devient homme.
C’est pour le fils des villes, pour le Parisien, pour le Lyonnais, que le service militaire est vraiment un enfer. Celui-ci était habitué à penser, à parler librement. Le voici obligé à obéir stupidement, à ne rien faire, même à ne plus penser ; car il y a au régiment des espions qui devinent la pensée.
Nous traiterons à part ce grand et lugubre sujet : l’espionnage militaire. Il en vaut la peine.
Donc, un espion le dénonce. Il s’irrite et frappe. Le voilà condamné par ces conseils de guerre, à la fois juges et parties, dont nous nous occuperons aussi spécialement, le voilà condamné à l’Afrique.
Ici, un épouvantable voile. Arrivé en Afrique on n’est plus homme, et nul ne sait ce que vous devenez !
Avant l’arrivée des Français, dans les silos les Arabes n’enfermaient que du blé. Ce sont des hommes vivants que les Français y enferment aujourd’hui.

* * *

Les journaux impérialistes, effarés devant nos terribles révélations, n’ont eu qu’une ressource, le mensonge.
Ils ont nié le silo, la crapaudine, le quart de pain.
Nous leur avons répondu par des affirmations positives. Ils ont été obligés de se taire.
Donnons leur aujourd’hui une preuve de plus. C’est la chanson du quart de pain, une complainte navrante, trop naïve pour que nous la citions ici toute entière, mais qui prouve bien la réalité du supplice de la faim dans l’armée. On ne chansonne point ce qui n’est pas.
Cette chanson des Ugolins français est défendue dans l’armée ; la poésie y manque, mais le sentiment y est. Comme toutes les inventions poétiques des soldats, de ces jeunes forçats innocents, elle est pleine de mélancolie touchante :

Ah ! venez visiter l’Afrique,
Vous verrez des soldats aux fers.
Pour un mot, une courte absence,
Condamnés à souffrir la faim,
Ce sont les soutiens de la France,
Et cependant ils sont au quart de pain.

A genoux, ô tendres mères, Invoquez de meilleurs destins,
Au ciel faites quelques prières
Pour vos enfants qui sont au quart de pain.
Parisiens, fils de la victoire,
Défenseurs de la liberté,
Faites-vous entendre en France,
Devant le peuple criez vengeance
Pour ses soldats qui sont au quart de pain.

L’appel aux Parisiens ! Ah ! Malheureux esclaves, vous n’avez donc pas oublié ce que Paris a fait pour l’humanité.
Vous comptez sur Paris, soldats, pour vous délivrer.
Très bien ! Paris compte sur vous

Gustave Flourens.

Nous trouvons dans le Temps l’entrefilet suivant :

"Le journal l’Union fait remarquer qu’à la suite des dernières promotions d’officiers généraux, les cadres réglementaires, arrêtés par la loi du 4 août 1838, se trouvent dépassés de deux titulaires pour les généraux de division, et de trois pour les généraux de brigade.
Voilà donc le budget grevé, jusqu’à nouvel ordre, de cinq traitements non prévus, et dont la nécessité ne se faisait pas sentir"

Ces messieurs s’engraissent ! bravo, les impérialistes ! Et pendant ce temps nos frères meurent DE FAIM en Afrique.
Toujours de mieux en mieux.

- - -

Un citoyen qui s’est racheté de la conscription l’année passée, et qui s’en croyait quitte, reçoit l’ordre de verser 45 francs pour ses frais d’équipement de garde mobile.
Il nous écrit pour nous demander conseil à ce sujet.
Nous lui répondrons ceci : il n’y a pas de garde mobile.
Cette garde ne figure que sur le papier, afin d’avoir occasion de donner des grades et de beaux uniformes à des neveux de sénateurs.
Quant aux soldats, on leur a retiré leurs fusils et on ne les exerce même plus, depuis qu’ils se sont rendus à l’exercice en chantant la Marseillaise et le Chant du départ.
Donc, citoyen, ceux qui vous demandent vos 45 francs font une tentative d’extorsion. Répondez leur le mot de Cambronne.

- - -

Un soldat d’une des casernes de Paris vient d’être envoyé à la prison du Cherche-Midi, pour deux mois : sous la prévention de "manœuvres clandestines, ayant pour but évident de répandre parmi ses camarades des théories attentatoires aux principes de discipline et aux règles de subordination qui sont écrites au règlement intérieur."
Qui devinerait que sous cet inintelligible charabia se cache le crime d’avoir lu la brochure de Félix Pyat.




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