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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°18 - 5 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Une question bien posée, dit-on, est à moitié résolue.
Si nous voulons ne pas nous égarer à travers des arguments contradictoires, mettons de l’ordre dans la discussion.
De quoi s’agit-il entre la Marseillaise et ses contradicteurs ?
Il n’a été question jusqu’ici que des théories scientifiques du socialisme. Il faut donc les examiner en faisant abstraction du milieu social dans lequel nous vivons.
Plus tard, lorsque nous aurons établi solidement nos doctrines, nous aviseront aux moyens pratiques, en tenant compte de toutes les circonstances de temps et de lieu qui peuvent en modifier ou en limiter l’application.

Nous n’avons pas la naïveté de croire que nous persuaderons nos adversaires, au contraire. Mais nous tenons à convaincre les lecteurs impartiaux, seuls juges du camp, et nous devons, dès à présent, les mettre en garde contre un genre de sophisme qui se produit presque toujours dans de semblables polémiques.
Lorsque nous formulons des principes absolus, lois idéales de la société future, fondées sur l’observation scientifique de la nature humaine, on nous répond par des faits relatifs, des nécessités politiques ou économiques, résultant d’un état de choses qu’il s’agit précisément de modifier.
Si, au contraire, nous indiquons des mesures compatibles avec nos mœurs actuelles, avec l’état des esprits, les exigences d’intérêts consacrés par le temps, et dont on est obligé de tenir compte pour ne pas compromettre la cause du progrès par trop de précipitation, on nous objecte des principes philosophiques le plus souvent altérés ou mal interprétés, on déroute le lecteur en faisant de la théorie pure.
Tactique ou défaut de logique, nous ne nous laisserons pas détourner de notre voie par de semblables argumentations.

En nous appuyant sur l’observation exacte de la nature humaine, nous avons démontré le principe de l’égalité ; non ce nivellement grossier des montagnes et des vallées, non cette égalité brutale du lit de Procuste qu’un de nos adversaires nous reproche avec tant d’ignorance ou de mauvaise foi, mais bien l’égalité de devoirs et de droits proportionnelle aux facultés et aux besoins.
Nous avons établi un premier point hors de toute contestation, c’est que pas un individu, quelles que soient ses aptitudes et ses forces, ne pourrait vivre seul sur la terre ; que le concours de tous est indispensable à chacun ; que par conséquent l’état social est la condition nécessaire de la vie.
Nous avons constaté que les besoins multiples de la vie, besoins matériels, besoins intellectuels, besoins artistiques, besoins affectifs, exigent l’accomplissement d’une multitude de travaux agricoles, manufacturiers, scientifiques, littéraires, artistiques, administratifs ; que chacun de ces travaux ne peut s’effectuer que par l’emploi de facultés différentes ; et que, selon une des lois harmoniques de la nature, ces aptitudes sont réparties entre tous les hommes, de telle sorte que chacun, par le seul exercice de son activité propre, – ce qui est encore un de ses besoins, et des plus impérieux, – puisse accomplir une partie de l’œuvre générale.

De cette diversité des aptitudes, condition indispensable de la vie sociale, découle nécessairement la diversité des attributions. Les facultés propres de chacun lui assignent son rôle dans la collaboration universelle ; par l’exercice spontané de son activité, il accomplira librement, sans effort, le rôle que la nature lui a départi, et s’il trouve, comme aujourd’hui, tant de causes de souffrance dans le travail, c’est parce que, soit une volonté étrangère, soit une nécessité extérieure, vient lui imposer une autre tâche.

Nos adversaires reconnaissent ces principes ; empruntant pour un instant les théories du communisme, ils avouent que "les inégalités de caractère et d’intelligence entre les hommes sont indispensables à la vie de l’humanité." Par quelle inconséquence arrivent-ils donc à conclure comme ils le font ? Parce qu’ils confondent l’égalité des droits avec la diversité des facultés : parce qu’au lieu d’harmoniser les différentes parties constitutives de la société, ils les désunissent ; parce qu’ils considèrent chaque individu, pris isolément, comme formant son monde à lui seul, et disposant en toute propriété, pour son usage personnel, exclusif, des facultés que la nature lui a fournies pour l’utilité générale. De sorte qu’une société basée sur le principe de l’individualisme est un vaste champ clos où tous les membres qui la composent se font une guerre acharnée, perpétuelle, avec les forces inégales qui leur avaient été départies dans leur intérêt commun.
Voilà l’erreur qui a causé et qui cause encore tant de maux à l’humanité. C’est cette erreur que nous devons nous efforcer de détruire.

On est bien forcé de reconnaître la nécessité de tous les genres de produits fournis par le travail pour satisfaire aux besoins si multipliés de la vie ; et ceux qui servent aux besoins matériels de la nourriture, du logement, du vêtement, ne sont pas les moins indispensables. Nous en avons conclu que les diverses capacités sont toutes utiles ; car si l’une d’elles manquait, le travail auquel elle est destinée ne pourrait s’effectuer que par l’emploi d’autres facultés, instruments impropres à cet usage, c’est-à-dire par la contrainte, sans goût et sans succès,comme cela se pratique le plus souvent aujourd’hui.
Donc, les personnes investies de ces facultés ont un mérite égal, lorsqu’elles en font, non dans leur intérêt particulier, mais pour le bien-être général, un usage conforme à leur destination.

Il ne dépend pas d’un individu de naître avec telles aptitudes plutôt qu’avec telles autres ; le degré relatif de ses forces musculaires, de sa puissance intellectuelle est indépendant de sa volonté, et pourvu qu’il trouve dans la société tous les moyens de les développer et de les appliquer selon leur nature, il a le même droit que les autres membres de la société à participer, selon ses besoins particuliers, aux produits du travail auquel il a concouru.
Cette participation proportionnelle aux besoins est d’ailleurs profitable aux autres comme à lui-même ; car si l’un des membres du corps social ne reçoit pas ce qui lui est nécessaire, il souffre, il ne peut plus effectuer sa tâche et tous les autres membres s’en ressentent. C’est la conséquence et la preuve de la loi de solidarité qui unit indissolublement tous les membres de la famille humaine.

On a souvent comparé la société à une immense machine composée de rouages nombreux, qui diffèrent par leurs dimensions comme par le rôle de chacun d’eux. Cela est parfaitement exact. Chaque individu forme une partie distincte, mais inséparable du mécanisme social ; si la machine ne fonctionne pas bien, si elle se détraque et brise quelques parties de ses appareils, si elle ne produit pas de bons résultats, c’est parce que les rouages n’occupent pas leurs places respectives et qu’ils ne reçoivent pas tous également leur part proportionnelle de la force motrice.

Comment cette répartition doit-elle être faite ?
Nous avons dit que, dans une société fondée sur les principes du droit naturel, de la véritable justice, chaque individu est seul juge de ce qui lui convient ; qu’il n’appartient à personne ni de lui assigner sa tâche, ni de déterminer ses besoins.

C’est ce qui nous reste à démontrer.




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