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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Flourens
La Marseillaise N°14 - 1er Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’OBÉISSANCE PASSIVE

Un soldat, un jeune homme à la physionomie douce et sympathique, aux manières simples et polies, vient de nous apporter la lettre suivante :

"Citoyen Flourens,

Je viens de voir dans votre courageux journal, la Marseillaise, que vos colonnes sont ouvertes à toutes les réclamations de l’armée.
Ce n’est pas une réclamation que je veux vous adresser aujourd’hui, mais c’est un conseil que je vous demande.
Je suis soldat, et le seul sujet de nos discussions en ce moment, le soir, après les lumières éteintes, est ceci : si l’empereur venait à nous faire charger nos chassepots pour tuer nos frères, nos pères et mères, que devons-nous faire ?
Si nous reculons, on nous fusille. Si nous avançons, nous tuons ceux que nous avons de plus chers au monde. Si nous désertons, on nous envoie en Afrique.
Comprenez-vous, citoyen, combien moi qui ai vos opinions, je suis malheureux. Si je dis à mes camarades ce qu’ils doivent faire, on m’envoie rejoindre les deux soldats que vous connaissez en Afrique. Si je ne dis rien, je souffre.
C’est pour cela, citoyen, que je vous implore en grâce de vouloir bien dans votre journal nous donner conseil à ce sujet.
Faites disparaître mon nom, car je craindrais de passer aux oubliettes.

L. soldat au... d’infanterie."

"PS – Pardonnez mon griffonnage, le métier est tellement abrutissant que je perds toutes mes facultés."

- - -

Camarades, vous me demandez un conseil, le voici.
Vous n’avez pas le droit de tirer sur le peuple.
Et si vous refusez de tirer sur le peuple, on ne vous fusillera pas.

- - -

L’armée française appartient à la France, à la nation.
L’armée française n’appartient pas à l’empereur.

- - -

On ne vous fusillera pas. Voici pourquoi.
Parce que l’on ne trouvera pas un régiment français capable de tirer sur un autre régiment français.

- - -

La nation est seule souveraine.
Si la nation veut rester esclave de l’empereur, elle vous le fera savoir.
Vous n’aurez alors qu’à obéir.
Mais si elle veut se délivrer, ne tirez pas sur elle.
Vous seriez des assassins !

- - -

Vos généraux impérialistes viendront vous parler du dogme de l’obéissance passive.
Rétorquez contre eux leur propre argument.
Dites-leur ceci : Supposez un de nos colonels acheté par l’or des princes d’Orléans qui nous commanderait d’aller prendre les Tuileries et de fusiller votre empereur.
Devrions-nous lui obéir ?

- - -

Non, il faut que le soldat raisonne, qu’il soit citoyen, qu’il connaisse ses droits et ses devoirs civiques.
Le soldat ne peut être une machine à tuer.
Qu’il exécute les prescriptions du règlement militaire, puisqu’il y est obligé.
Mais qu’au jour où on lui ordonnerait de violer sa conscience et son honneur en assassinant des frères désarmés,

- - -

Que ce jour-là, il se sente homme, qu’il dise : NON.
Et qu’il ne craigne pas d’être fusillé.
L’Emile Ollivier des Bourbons, le prince de Polignac, quand il apprit que les soldats fraternisaient avec le peuple, s’écria :
"Qu’on fasse tirer sur les soldats !"
mais, ce fut un éclat de rire universel ; où y avait-il donc des hommes pour tirer sur les soldats ?
Et la Révolution de 1830 fut faite.

- - -

Un caporal et un fusilier du 90° de ligne en garnison de St-Germain ont été condamnés à deux mois de prison cellulaire, pour avoir fait circuler dans les casernes une liste de souscription en faveur des deux soldats envoyés en Afrique comme coupables d’avoir assisté à une réunion publique.

- - -

Les soldats des régiments casernés extra muros n’obtiennent plus que très difficilement de venir passer la journée à Paris. On espère ainsi empêcher l’armée de s’entendre avec le peuple.

- - -

Nous lisons dans une correspondance de l’Ouest les détails suivants sur l’arrestation des sous-officiers du 90° de ligne :

"Le colonel du 90° de ligne est le même qui a avancé de l’argent à ses sous-officiers, afin qu’ils fissent un mess [NdR : ?], ainsi que nous l’avons raconté dernièrement. Il est fort riche, paraît-il, et tient de près à la cour par sa femme, dame d’honneur de l’impératrice. Ayant appris par des gens zélés qu’un jeune sous-officier, caporal-fourrier je crois, fils d’un homme connu pour ses opinions républicaines, avait fait une collecte parmi ses camarades pour la souscription du Rappel, il se serait transporté en personne au fort de l’Est à Saint-Denis pour l’interroger.
A l’interrogatoire du colonel, le caporal-fourrier aurait répondu avec franchise et fermeté, sans s’écarter un instant du respect dû par lui à son supérieur militaire. Le lendemain une voiture cellulaire serait venue chercher ce sous-officier et cinq autres pour les emmener on ne sait où. Quant aux simples soldats souscripteurs, ils auraient eu de trois à huit jours de salle de police."




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