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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune Militaire - Flourens
La Marseillaise N°19 - 6 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’ESPIONNAGE DANS L’ARMÉE

La police ayant voulu savoir qui lisait notre journal, a envoyé récemment dans les casernes de Paris des espions civils.
Ceux-ci, ayant pris à part quelques jeunes soldats naïfs et imprudents, leur ont fait avouer de qui ils tenaient le journal damné.
Et il est résulté de cet aveu que quelques braves gens, les plus intelligents, les meilleurs, les plus aimés du régiment, ont été envoyés au cachot, à la prison du Cherche-Midi.
Mais les colonels sont irrités de cette immixtion dans leurs affaires de la police civile, et l’accès des casernes a été interdit à quiconque ne porte point le costume militaire.

* * *

Ils ont raison, ces colonels. La police militaire est suffisamment bien organisée, pour qu’il soit tout à fait inutile de faire venir à la rescousse les dignes agents de M. Pietri.
Tellement bien organisée même, qu’à cette bonne école on devient excellent mouchard, mouchard parfait, mouchard d’élite.
C’est dans l’armée que se recrute la police.
Quand vous discutez avec l’un de nos prud’hommes militaires cette grave question de l’espionnage qui démoralise, qui avilit l’armée, il vous répond que la discipline ne pourrait être conservée sans espionnage.
Encore un reste du moyen-âge. L’inquisition, abolie dans la société civile, est soigneusement conservée dans l’armée.
La délation y fleurit. Un soldat, honnête homme et indépendant de caractère, aime souvent mieux être au cachot que de rester sous les yeux de ses espions, de ceux qui vont chaque jour le dénoncer à ses chefs.
Heureux encore quand on ne lui envoie pas, pour partager son cachot, un camarade espion, qui redira quels livres, quels journaux il a lus, quelles visites furtives d’amis il a reçues à travers les grilles et les barreaux de fer de sa prison.
N’avoir pas un moment, ni nuit ni jour, où l’on puisse agir sans être observé, savoir que chacun de ses pas, de ses gestes, de ses mouvements, chacune de ses paroles, sera rapportée, commentée, voilà ce qui aggrave le plus la situation du soldat et en fait un véritable enfer !

* * *

Ce régime inquisitorial dans l’armée date vraiment de l’élection du prince républicain, ou du moins, soi-disant tel, Louis Bonaparte, à la présidence de la République.
Le nom de République était encore sur tous les actes officiels du gouvernement, et déjà tout soldat, tout sous-officier connu pour son attachement aux idées démocratiques, se voyait persécuté, puni, envoyé en Afrique.
L’état-major fut renouvelé, rajeuni à la suite de cette expédition de Kabylie, entreprise dans le but "de faire des généraux."
Les soldats furent espionnés afin de préparer le coup d’Etat du 2 Décembre ; tous les hommes intelligents et énergiques furent activement surveillés. Par la terreur et la délation on s’empara de l’armée.
On la fit voter. De quelle façon, chacun le sait, et nous le raconterons quelque jour en détail. Le vote fut public, il fallait que chaque soldat choisit entre le cahier des oui et le cahier des non en présence de son officier qui intimidait le votant, ou essayait de le corrompre par des promesses d’avancement.
Quand ce grand forfait du viol de la conscience de l’armée fut accompli, on n’eut plus pour elle aucun ménagement. Désormais, on la tenait, on en était maître absolu. On régna sur elle avec férocité, avec la férocité que nous avons racontée, que nous continuerons à raconter malgré les menaces du ministère Ollivier.
Et le grand moyen de la tenir perpétuellement en servitude, ce fut l’espionnage.

* * *

N’entendîmes-nous pas le ministre de la guerre Niel dire à la tribune que, "lui seul dans l’armée avait le droit d’élever la voix."
Oui, il est impossible au soldat, constamment espionné, comme nous venons de le voir, d’élever la voix et de se faire rendre justice.
Sa plainte est toujours étouffée dans le secret. De quelque grief qu’il ait à se plaindre, il doit se taire et souffrir en silence, s’il ne veut aggraver son mal, perdre à jamais tout espoir de délivrance.
Citons des faits et mettons au défi nos adversaires les impérialistes de prouver le contraire.
Trahi par la délation d’un méchant camarade, un soldat a été injustement puni par son capitaine. Cela arrive quelque fois, n’est-ce pas !
Il veut réclamer contre cette injustice, qui brise son avenir.
Craignant que sa réclamation ne soit interceptée en route, il s’adresse directement au ministre. Cela est défendu, il devrait suivre la voie hiérarchique.
Mais enfin, la réclamation parvient au ministère. Que fait le ministre ? Il adresse une demande de renseignements à ce sujet au maréchal commandant le corps d’armée.
Le maréchal transmet cette demande au général de division, celui-ci au général de brigade. Le général de brigade la transmet au colonel, celui-ci au lieutenant-colonel, le lieutenant-colonel au chef de bataillon.
Enfin, ce dernier s’adresse au capitaine même qui a puni le réclamant.
Admirable justice !
Il est vrai que la plupart du temps le ministre ne fait rien du tout.
Nous aimons mieux cette dernière solution que toutes ces épouvantables hypocrisies bureaucratiques.

* * *

Un de nos correspondants nous écrit une lettre des plus intéressantes sur les victimes de ce régime inquisitorial, les soldats déportés en Afrique, qui sont souvent d’excellents sujets, traités là-bas comme on ne voudrait traiter ni Troppmann ni Dumolard !

"Vous faites bien de vous occuper des sueurs du malheureux pionnier qui fait des routes en Afrique pour la calèche de monsieur le gouverneur général. Il faut que le peuple sache qu’il y a six ateliers de travaux publics en Algérie, trois bataillons d’infanterie légère..., comme on les appelle !... des zéphyrs, dont on plaisante, et qui gémissent eux... Cinq compagnies de discipline et une de pionniers...
J’ai tenu longtemps la garnison de Bône, et je me suis vu forcé de garder ces malheureux..., qui étaient mes concitoyens, mes frères, quelques -uns de mes amis, je le dis sans rougir, tous gens honorables et honorés, j’en suis sûr, de mon régiment tout entier.
L’atelier 6 compte 400 détenus environ : sur ce nombre, 250 en moyenne sont toujours en désertion. Partis hier, repris demain, jouant au plus fin avec leur chiourme qui les traite comme des forçats, ces infortunés, qu’un délit purement disciplinaire a fait condamner à cinq ou dix ans de cette peine, partagent leur vie entre les travaux pénibles des mines, et les ouvrages de déchargement sur le port.
Un certain nombre d’entre eux (ce sont les privilégiés) sont admis avec les nègres du Soudan, traités en esclaves par les colons, à charger de minerai les bateaux de la compagnie Talabot.
Voilà le travail !
Voici le salaire : cinquante centimes par jour en vin frelaté ou en marchandises de pacotille que débite une cantinière. Cette cantinière gagne deux cent pour cent sur les bons qui lui sont présentés. Car il ne faut pas croire qu’on paye en argent le travail de ces pauvres diables... non. Autre spéculation : il se fait entre la cantine et le commandant de l’atelier un infâme agiotage de papier.
Mais, en revanche, l’Etat encaisse par journée de travailleur la somme de trois francs, qui lui sont bien payés à lui par les entrepreneurs en bel et bon argent.
Sommes-nous donc revenus au temps où un roi de France disait : Condamnez, condamnez aux galères, messieurs les juges... il me faut des bras pour ramer sur mes galères...
Demandez aux pauvres terrassiers qui sont allés chercher en Afrique du pain, qu’ils ne trouvaient plus en France, si les bras manquent ! Ils vous diront que les ateliers et pénitenciers militaires leur font une rude concurrence.
En outre, les détenus sont assujettis à un usage cruel, barbare, inouï. Deux fois par semaine, le rasoir vient leur écorcher le cuir chevelu ; je tiens d’un de ces malheureux qui me contait un jour sur le port ses misères, que la souffrance occasionnée par cette opération est atroce !
Souvent le perruquier reçoit l’ordre de raser à sec !
Ajoutez à cela, qu’on les force à laisser croître leur barbe, et vous comprendrez que ce raffinement de cruauté enlève pour ainsi dire à ces têtes d’hommes jeunes toute apparence humaine !
Et la vue se fatigue, faiblit, souvent ne résiste pas à la perte des cheveux."

Français, vous tous qui supportez de pareilles atrocités, vous êtes complices de ceux qui les commettent !
Sera ce parce que vous avez eu un bon numéro ou payé un remplaçant, que vous resterez indifférents à ces horribles souffrances de vos frères.
Mais, songez donc que vos fils iront peut-être demain, esclaves de l’empire, gémir et pleurer dans ces bagnes d’Afrique.
Un des prétextes de la prise d’Alger ce fut la ruine des corsaires et de l’esclavage barbaresque.
Mais, je ne crois point que les corsaires algériens aient jamais fait autant de mal à l’humanité, qu’en ont fait les corsaires bonapartistes !




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