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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°19 - 6 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Si nous en jugeons par les efforts de nos adversaires, les doctrines sociales de la Marseillaise paraissent bien redoutables à la cause de l’individualisme, car, pour les combattre on ne recule devant aucun moyen. A côté des contradicteurs sérieux, nous en voyons d’autres qui ne craignent pas de ramasser, pour nous les jeter à la face, ces vieilles imputations qui traînent depuis si longtemps dans les égouts de la calomnie, et que la haine semblait avoir épuisées dans nos dernières discordes civiles.

Parmi ces accusations, il en est une qui, cent fois repoussée, revient toujours et produit toujours son effet sur les imbéciles et les ignorants ; c’est celle qui nous attribue le projet d’imposer nos idées par la contrainte, et de soumettre la société à un despotisme abrutissant, celui que nous réprouvons avec le plus d’énergie, celui de la caserne et du couvent.
Nous démontrons que nos doctrines sont basées sur l’observation exacte, scientifique de la nature de l’homme – et l’on proclame, à la façon des oracles, qu’elles ne forment "qu’un système faux et incompatible avec la nature humaine."
Nous invoquons la Liberté, nous déclarons hautement que nous ne la séparons pas de l’Egalité, sa sœur jumelle – et on ose affirmer que nous n’accomplissons "qu’une œuvre de despotisme, dans le sens le plus absolu du mot."
Ah ! c’est que nos adversaires seraient bien désolés s’ils ne pouvaient plus nous jeter cette accusation ; C’est la dernière réserve d’une armée en déroute.

Aussi, nous avons beau protester, on ne veut rien entendre ; et parmi les prétendus libéraux, ceux qui veulent bien prendre la peine d’écouter nos raisons, se trouvent, par la plus étrange des contradictions, dans la nécessité de combattre précisément la thèse que nous soutenons en faveur de la liberté.
Comment cela ?
Parce que le libéralisme bourgeois ne veut pas la liberté complète ; parce que s’il veut affranchir l’homme de la servitude des personnes, il ne l’affranchit pas de la servitude des choses ; parce que cette liberté, efficace pour celui qui possède, pour le capitaliste qui détient les moyens de l’exercer, est purement illusoire pour le prolétaire dépourvu de toutes ressources.

Nous demandons, nous, la liberté réelle, effective ; nous voulons que chacun ait non seulement le droit, mais encore le pouvoir d’agir librement ; nous prétendons que l’homme doit être affranchi non seulement de la domination d’un autre homme, son semblable, mais encore de la pression exercée sur sa volonté par les circonstances résultant du milieu dans lequel il vit. Nous soutenons qu’il n’appartient à personne de dispenser à l’homme ses moyens d’existence, de déterminer son rôle et l’étendue de sa tâche dans le grand atelier social, ni de limiter sa part des produits.
Son rôle, il lui est indiqué par la nature particulière de ses facultés.
Sa tâche, elle lui est assignée par l’étendue de ses forces, par la puissance de son activité.
Sa rémunération n’est limitée que par l’étendue de ses besoins.

Par une de ces lois immuables de la nature que l’observateur attentif ne saurait contempler sans admiration, l’accomplissement de ce qu’aujourd’hui on appelle improprement le devoir, se trouve être en même temps l’un de nos besoins les plus impérieux. L’homme est doué d’activité ; il éprouve le besoin d’exercer cette faculté ; s’il ne le peut pas, il souffre ; l’oisiveté volontaire empoisonne la vie d’ennui et de dégoût, l’oisiveté forcée serait un supplice.
Quand l’homme se trouvera dans un milieu social tel qu’il puisse exercer librement ses facultés, développées par une éducation complète mais relative à leur nature, et appliquées aux travaux qu’elles sont prédestinées à accomplir, il n’y aura plus de paresseux, et si des peines étaient encore infligées, l’inaction ne serait pas la moins douloureuse.

Les vices de l’éducation dirigée arbitrairement, soit par le père, soit par le précepteur, selon leurs caprices,leur ignorance, leur vanité, ou l’état de leurs ressources et qui imposent à l’enfant un rôle social qui peut être, qui est le plus souvent en complète opposition avec celui que la nature de ses facultés lui avait assigné ; les conditions plus vicieuses encore dans lesquelles s’effectue le travail isolé, contraint, monotone, répugnant, méprisé, abrutissant, destructif de la santé, mal rétribué et incertain du lendemain ; l’imperfection de l’outillage, que la science commence à peine à améliorer, et qui fait que l’homme, au lieu de commander à la matière, lui est soumis et fonctionne lui-même comme un instrument, toujours employé au même usage, sans repos, sans distractions, – voilà les principales causes qui empêchent l’homme d’exercer spontanément son activité, et de produire en toute liberté selon le caractère et l’étendue de ses facultés.

M. Georges Guéroult objecte que chacun se croira capable de remplir les rôles les plus agréables, les plus estimés, les plus rémunérés. "Dans tous les ordres de l’activité humaine, dit-il, chacun se jugera capable d’entreprendre tout ce qu’il y a d’attrayant, de facile, de glorieux, de brillant tout au moins ; mais qui trouvera digne de lui ces besognes humbles, pénibles, ardues, obscures et pourtant nécessaires, qui constituent la cuisine de tous les arts, de toutes les industries ?"

Mais cela ne se passe-t-il pas aussi déjà aujourd’hui ? Ne voyons-nous pas déjà des individus se juger eux-mêmes, contre toute évidence, capables d’exécuter les parties les plus brillantes du travail social ? Qu’en résulte-t-il ? C’est que s’ils en sont incapables, ils succombent, quelques fois honteusement ; s’ils se trompent, comme M. de Lamartine, cité par mon contradicteur, ils sont bien obligés de revenir au travail qui leur est prescrit par leur vocation, à ce travail qui seul peut leur donner la satisfaction qu’ils y cherchent. Le jugement de leurs pairs redressera facilement des écarts peu dangereux en eux-mêmes ; et celui qui ne brillera pas dans certains genres de travaux, trouvera des compensations par les succès qu’il obtiendra dans d’autres genres, où certaines facultés lui assureront la supériorité.
D’ailleurs, les besognes actuellement humbles et obscures seront estimées autant que les autres, et même plus, en raison des difficultés à vaincre et de l’utilité du service ; et au moyen des procédés fournis par la science et par l’industrie, il n’existera plus de besognes pénibles et ardues.

Bien que cela nous étonne de la part d’un esprit aussi distingué que M. Georges Guéroult, nous comprenons cependant qu’avec les idées professées autrefois avec tant d’éclat par l’école socialiste dont il procède, il n’admette pas la possibilité d’une organisation du travail libre ; mais ce que nous ne pouvons pas nous expliquer, c’est qu’un autre adversaire, qui semble appartenir à l’école sociétaire, qui laisse à chacun la faculté de travailler "selon ses goûts et sa volonté" puisse supposer qu’un "individu refusera d’employer toutes ses forces à l’oeuvre commune" et qu’on sera obligé "de l’y contraindre." Que fait-il donc de la loi sériaire ?
Eh bien ! nous qui ne sommes pas phalanstérien, mais qui nous inclinons respectueusement devant le génie de Charles Fourier, nous croyons à ce qu’il a appelé le travail attrayant. Nous ne savons pas si l’organisation en sera faite à l’aide des procédés indiqués par le maître, mais ce que nous affirmons c’est que cela n’est pas seulement possible, cela devient absolument nécessaire.
Quoiqu’ils fassent, les libéraux ne peuvent plus refuser l’instruction au peuple. Or, quand les prolétaires auront tous conscience de leurs droits, ils voudront en jouir. Si les conditions actuelles du travail ne sont pas modifiées, les professions manuelles seront abandonnées ; chacun cherchera dans ces professions parasites qui s’exercent à la ville, une existence plus complète, même au prix des souffrances qu’elles engendrent ; "ces besognes humbles, pénibles, ardues, obscures et pourtant nécessaires" des champs et de l’atelier, seront désertées, ou ne pourront être accomplies que par la contrainte. Mais ce serait transformer la société en un bagne !
Voilà ce qui est impossible.
Les lois impérieuses, inéluctables de la nécessité, comme les règles de la justice justifient notre théorie de la production.
Nous sommes obligés par le défaut d’espace de renvoyer à demain ce qui nous reste à dire sur la répartition.




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