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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Gustave Flourens
La Marseillaise N°20 - 7 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’ASSASSINAT

Un général impérialiste a jugé à propos de réunir des sous-officiers pour leur tenir ce langage :

"Ces canailles de Républicains vous font les yeux doux à présent, afin de mieux vous déposséder le jour où ils seront les maîtres. Ils ne veulent que supprimer l’armée, vous faire perdre votre temps de service.
Avec la République, vous serez réduits à crever de faim, tandis qu’avec l’empire..."

Passons le boniment sur l’empire ; il était presque de la force de ceux que faisait naguère à la tribune maître Rouher.
Eh bien ! nous répondrons à ce général : Vous prétendez singulièrement abuser de la bonne foi de ses sous-officiers qui, par bonheur, ne sont pas vos dupes.
Dans un meilleur ordre des choses, dans une société organisée selon le droit, et où il n’y aurait plus d’armée permanente, les sous-officiers, en redevenant citoyens, hommes et non plus esclaves d’un état-major hautain et cruel, ne perdraient aucun de leurs droits.
Une société pareille aurait besoin que chacun de ses membres fût en état de défendre ses droits. Dès lors, pour instruire des exercices militaires tous les citoyens, il faudrait beaucoup d’instructeurs.
Ces instructeurs seraient naturellement nos sous-officies actuels.
Où pourrait-on en trouver de meilleurs ? Ne sont-ils pas, en général, les plus capables, les plus intelligents des soldats, l’élite de l’armée !
Si les soldats élisaient leurs chefs, un grand nombre de sous-officiers actuels seraient choisis par eux. C’est le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces sous-officiers.
Quant aux officiers, nous avons le bonheur de posséder, dans les armes spéciales, des savants véritables, et dans les autres armes beaucoup d’hommes de cœur, d’énergie et de savoir.
Nous ne combattons que l’officier prétorien, laquais galonné de la cour, aussi peu aimé des soldats que de nous.

* * *

Voici une lettre chaleureuse et navrante que nous ne pouvons refuser d’insérer, sous la garantie du signataire, heureusement rentré dans le civil :

"Citoyen,
C’était en 1865, à Rennes, j’appartenais au premier régiment d’artillerie, qui était alors sous le commandement du colonel de Vassoigne.
J’avais pour ami un jeune homme, courageux à l’excès (car il fallait l’être pour supporter toutes les atrocités dont il fut victime à cette époque).
Il était arrivé au régiment comme tant d’autres, sa famille n’ayant pas les moyens de le racheter.
Dès le début, il avait été mis à l’index de tout le régiment, parce qu’il possédait toutes les qualités qui forment un bon citoyen : honneur, courage, conscience de sa dignité, enfin tout ce qui est contraire à la discipline militaire.
Cela me remet en mémoire la réponse d’un officier de sa batterie à un de ses collègues qui le questionnait à son sujet :
Ce bougre-là, dit-il, a la tête d’un officier.
Il s’était attiré l’inimitié d’un lieutenant, voici à quel propos :
Ce lieutenant l’avait remarqué à cause de son activité et de sa propreté, et voulait en faire son ordonnance.
Vous savez qu’on donne ce nom dans l’état militaire aux domestiques des officiers.
Il avait refusé en répondant qu’il ferait son devoir de troupier autant qu’il serait en son pouvoir de le faire, mais que jamais il ne servirait de domestique à personne.
De là, haine acharnée de l’officier et avanies de toutes sortes faites à mon ami.
Mais arrivons au fait atroce, inouï, qui devait couronner l’oeuvre.
Un jour, mon ami, invité à dîner en ville, se permit (crime sans nom pour un soldat) de s’habiller en civil.
Il fut rencontré par le fameux lieutenant, devenu depuis capitaine adjudant-major, comme qui dirait le Pietri d’un régiment.
Dès sa rentrée au quartier, on le mit en prison, en plein mois de janvier, vêtu de la veste dite d’écurie et d’un pantalon de treillis, sans couverture, par dix degrés de froid au-dessous de zéro.
Je me rappelle cette fameuse prison du quartier Saint-Georges à Rennes, car moi-même, j’eus plusieurs fois l’honneur d’y être détenu.
Les murs suintaient l’humidité, et l’on eut dit en y entrant, que l’on venait de jeter de l’eau en grande quantité sur ces murs. Quand il pleuvait, on avait près d’un pied d’eau par terre.
Eh bien, ce n’étaient là que des roses, auprès de ce que le colonel lui réservait.
Après une visite de ce fameux de Vassoigne au criminel endurci, on le transféra de la prison au cachot.
Je renonce à dépeindre ce trou noir, infect, horrible qu’on appelait le cachot.
Mais ce que je puis vous dire, c’est qu’on le laissa là quarante-cinq jours, entendez-vous quarante-cinq jours !
Quand on l’en fit sortir, ce ne fut que pour entrer à l’hôpital. Pendant cet espace de temps, cet homme, presque enfant, était devenu vieillard. Il était courbé en deux, maigre, hâve, comme un être qui n’aurait pas mangé de six mois.
C’était déchirant.
Quand il quitta le régiment, quelque temps avant ma libération, le conseil d’administration refusa, presque à l’unanimité, un certificat de bonne conduite à ce malheureux.
On avait essayé de le tuer au régiment, on cherchait à l’empêcher de vivre dans la vie civile.
Mais rassurez-vous, mon ami se porte aujourd’hui comme vous et moi, et malgré la constatation de sa mauvaise conduite étant soldat (ou peut-être à cause de la constatation) tous ceux qui le connaissent actuellement sont prêts à lui rendre justice, et la lui rendent, en le considérant comme un grand cœur.
Cher citoyen, je vous prie de reproduire textuellement ma lettre avec ma signature comme garantie de l’authenticité du fait.
Je ne crains rien de tous les despotes.
Tout à vous de cœur,"

Lucien Rabuel, 8, passage Saulnier

Ce n’est point aux hommes qui commettent de telles atrocités que s’en prend notre colère.
Ils ne font qu’user, avec une méchanceté subalterne, d’odieuses institutions.
C’est à ceux qui ont fondé et qui soutiennent ces institutions que nous nous en prenons.
C’est aux malfaiteurs du 2 Décembre !

* * *

Puisque nous nous occupons aujourd’hui de la cavalerie, une autre lettre, qui fait le pendant de celle-ci :

"En 1857, j’étais en garnison à Sarreguemines, au 6e régiment de lanciers, et l’on m’avait fait passer brigadier tout récemment.
Parmi les hommes ont se composait mon peloton, il y en avait un dont le caractère franc et loyal m’avait plu tout d’abord. C’était un Parisien, un cœur d’or et une tête chaude. Je m’étais assez vivement lié avec lui, et je lui donnais parfois quelques conseils pour lui faire comprendre combien sa franchise toute gauloise, et ses manières quelque peu dédaigneuses, seraient peu goûtées par ce qu’on est convenu d’appeler ses chefs. "Bast ! me répondait-il, va ils auront peut-être la graisse, mais ils n’auront pas la peau." Hélas ! pourquoi mes pressentiments se réalisèrent-ils cruellement...
Un soir, Pézard rentrait au quartier, à 10 heures, comme tous les permissionnaires. Aussitôt qu’il eût franchi la porte du corps de garde pour faire marquer sa rentrée, le sous-officier de garde (Amade), qui commandait le poste et qui lui gardait rancune de quelques railleries spirituelles que lui avait lancées Pézard, se mit à l’injurier de la manière la plus révoltante. Pourquoi ? Parce qu’en rentrant il avait dégrafé son ceinturon, et se l’était mis sous le bras, ainsi que son sabre. S’entendant ainsi interpeller, Pézard répondit par un grand éclat de rire. Alors la colère du maréchal de logis éclata tout à coup.
"Quatre hommes de garde, dit-il, empoignez-moi cette rosse, et qu’on le jette au cachot."
"Si vous m’approchez, leur dit Pézard, gare à vous !"
A partir de ce moment, c’est une chasse-à-l’homme ; les hommes de garde, qui maintenant sont huit, poursuivent Pézard avec leurs lances en arrêt. Ce dernier, ayant dégainé, se défend courageusement. Le tour de la cour fut fait plusieurs fois ; enfin, cerné, traqué comme une bête fauve, il tomba d’un coup de lance reçu dans les reins. Celui qui a porté le coup a été nommé cavalier de première classe huit jours après, pour la belle conduite qu’il avait tenue.
Mon pauvre ami resta trois jours au cachot, sans médecin, sans aucune espèce de secours ! Et lorsque je fus obligé de faire l’inventaire des effets dont on l’avait dépouillé avant de lui mettre ceux du cachot, je ne pus m’empêcher de verser des larmes en les voyant tout couverts de sang.
Quelque temps après, il passa au conseil de guerre, et fut condamné à cinq ans pour rébellion à main armée. Avant son départ, on le fit défiler devant tout le régiment, avec la camisole de force et les poings liés !
Il m’adressa un douloureux sourire et depuis je ne le vis plus. Pendant qu’il passait, j’observai bien quelques fronts qui se rembrunissaient, et les yeux où perçaient les larmes et l’indignation. Mais, la discipline sut empêcher les bouches de parler et les bras d’agir.
Quelque temps après son départ, Pézard est mort des suites de sa blessure !

L. H., ex-brigadier au 6e lanciers.

Eh bien ! les impérialistes, êtes-vous contents ? Nous vous avons montré dans l’armée impériale l’ASSASSINAT.
Patience, nous avons des révélations plus terribles encore à vous faire !




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