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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°20 - 7 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 25 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous avons indiqué, dans le numéro d’hier, le mobile que, sous peine de ruine, la civilisation est obligée de substituer à celui qui a été jusqu’ici à peu près le seul stimulant du travail.
Aujourd’hui, la plupart des hommes ne travaillent que parce qu’ils y sont forcés par la nécessité de vivre, et le salaire est le résultat logique d’un labeur accompli dans ce but.
Lorsque le travail ne sera que la conséquence naturelle de l’exercice de l’activité, l’homme s’y livrera par le besoin d’agir, et s’il peut se consacrer librement aux œuvres qui lui sont commandées par la nature particulière et par l’étendue de ses aptitudes, il s’exécutera par goût, par attrait.

Alors le travail ne sera plus, ni une peine, comme l’a trop longtemps enseigné la genèse hébraïque, ni un frein, comme l’envisageait l’un des plus tristes coryphées du libéralisme bourgeois, le ministre Guizot.
Par conséquent,le travail n’emportera plus aucune idée d’infériorité ou de mépris.
Ce sera encore la satisfaction d’un besoin d’agir ; donc, il n’y aura plus de mérite à travailler, pas plus qu’il n’y a de mérite à se livrer aux plaisirs, même les plus pénibles, tels que ceux de la danse ou de certains jeux violents.

Le mérite ne sera ni dans le fait de travailler, puisque l’exercice de l’activité est un besoin, ni dans le genre des travaux effectués, puisque, imposé à chacun par son propre organisme, par sa constitution physiologique, le choix ne sera pas volontaire.
Le mérite résidera dans la supériorité relative que l’homme apportera dans l’exécution des genres de travaux qui lui seront propres ; et sa récompense consistera dans la considération publique et les distinctions honorifiques qui y seront attachées.
Toutes autres rétributions actuellement nécessaires, n’auront plus de raison d’être.

Aujourd’hui la rémunération doit être en raison du produit, parce que le seul fait de travailler est un titre ; le travail étant une peine, celui qui s’y soumet a du mérite ; et comme en subissant cette peine, on a pour but d’obtenir une rétribution pécuniaire, un bénéfice matériel, converti en monnaie, nécessaire pour fournir aux divers besoins de la vie, il serait injuste de ne pas les proportionner, ils sont corrélatifs.
Mais dans une organisation rationnelle du travail, il n’y aura plus de corrélation nécessaire entre les œuvres et la rémunération. Ce dernier mot n’existera même plus : on ne considérera que les besoins réels, et, soit par leur nature, soit par leur étendue, ces besoins peuvent n’avoir aucun rapport avec la puissance productrice de celui qui les éprouve.

Du reste, si nous raisonnons par analogie, l’étude des lois générales de l’univers et l’observation des phénomènes qui s’y produisent, nous autorisent à penser que la répartition proportionnelle aux besoins ne différera pas tant qu’on pourrait le croire d’une répartition qui serait réellement proportionnelle aux œuvres.
La diversité des besoins légitimes naîtra, le plus ordinairement, des différences de conformation organique, qui sont elles-mêmes cause de la variété des aptitudes et par conséquent de la diversité et de l’importance des travaux. Les besoins d’un manœuvre ne seront pas les mêmes ; quant à leur nature et quant à leur étendue, que ceux d’un poète ou d’un mathématicien, cela est surtout sensible pour les besoins intellectuels, de même que les besoins d’un vieillard ne sont pas semblables aux besoins de l’enfant, ceux d’une femme à ceux d’un homme.

Comment apprécier ces besoins ? Qui pourra attribuer exactement à chacun la part qui lui est nécessaire ?
Nous avons répondu que nul autre que l’individu lui-même n’est capable de le faire, parce que seul il peut juger ce qu’il éprouve, et que l’intervention d’une volonté extérieure, nécessairement arbitraire, serait destructive de sa liberté.
Nous allons plus loin, nous disons que l’individu lui-même ne pourrait pas s’attribuer arbitrairement une part ni supérieure ni inférieure à celle qu’exigent ses besoins, parce qu’il ressentirait bientôt les effets de ses abus. La part de chacun est déterminée par les exigences de sa propre constitution physique et morale, et cette loi de la nature n’est pas purement comminatoire ; elle a sa sanction dans les souffrances qui résultent des excès de jouissance comme des excès de privations.

Sans doute, il s’écoulera de longues années encore avant que ces lois ne puissent être observées, mais c’est le but idéal qu’il ne faut jamais perdre de vue.
Lorsque l’humanité ne s’épuisera plus en efforts stériles pour maintenir des institutions pourries jusque dans leurs fondements, mais qu’elle voudra employer toutes ses puissances à la découverte et à l’application des lois de la nature, elle produira "surabondamment et par surcroît" tout ce qui sera nécessaire aux besoins de la vie.
Dès à présent on peut, en entrant dans cette voie de la justice, pourvoir aux besoins les plus urgents, et par le contrôle de la volonté générale, éviter les excès de l’inégalité révoltante qui existe dans la répartition des produits sociaux.

En restant sur le terrain de l’individualisme, M. G. Guéroult ne voit la liberté que dans la faculté laissée à chacun d’apprécier un produit : celui qui l’a fabriqué, pour le vendre, et celui qui en a besoin, pour l’acheter ; et il admire ce que, d’après Bastiat, il appelle les harmonies qui existent entre les intérêts, les droits et les devoirs de chacun.
Ces prétendues harmonies ne sont autre chose que l’anarchie à laquelle nous assistons et qui menace la société d’une ruine prochaine.
Oui, le producteur est libre d’estimer son produit au prix qu’il veut le vendre, mais s’il n’a point de produit ? Oui l’acheteur est libre de le prendre ou de le laisser, mais s’il n’a point de quoi payer ? Que faites-vous du prolétaire, qui n’a point de capitaux ? Que devient le travailleur si le maître ne veut pas lui ouvrir ses ateliers ? Et l’enfant, le vieillard, les malades, les infirmes, comment vivent-ils dans votre prétendue société ?

Ah ! nous le savons, la liberté des transactions vous suffit, messieurs les bourgeois, parce que vous en possédez la matière. Vous voulez la liberté de la lutte, du combat, parce que, bardés de fer, armés de pied en cap, vous pouvez lutter avec avantage contre ceux qui sont désarmés ; et pourvu que vous ayez ouvert quelques hospices aux malades, jeté quelques morceaux de pain aux mendiants, vous croyez avoir satisfait à ce que vous appelez le sentiment de la fraternité.
Eh bien, sachez-le, la fraternité n’es pas un sentiment, c’est un principe ; nous ne vous demandons pas de l’amour fraternel, de la pitié, nous invoquons un droit fondé sur ce fait que nous sommes tous frères, que par conséquent nous avons tous le même droit de nous asseoir à la table et au foyer de la famille sociale, parce que dans celle-ci comme dans la famille domestique nous ne reconnaissons plus de privilèges, ni d’aînesse, ni de masculinité.

"Mais, répond mon contradicteur, dans la famille, n’y a-t-il pas une autorité, celle du père et de la mère, cherchant à découvrir les véritables aptitudes de chacun des enfants, l’obligeant à remplir son devoir envers ses frères, modérant l’expression parfois exagérée de ses appétits et de ses besoins ?"

Oui, dans la famille domestique il y a un chef désigné par la nature, mais où voyez-vous donc un père dans la famille sociale ? Ce ne sont pas apparemment les rois et les empereurs qui ont gouverné et ceux qui gouvernent encore les peuples ; nos contradicteurs n’oseraient pas l’avouer, car ils s’exposeraient à une réplique terrible.
Oui, dans la famille domestique le père et la mère exercent sur les enfants mineurs une autorité tutélaire, parce que la nature les a spécialement préposés pour élever ces enfants ; mais quelle supériorité des citoyens peuvent-ils donc exercer légitimement sur leurs concitoyens ? Est-ce que les uns sont des hommes et les autres des enfants ? Est-ce que tous les membres actifs d’une société politique ne sont pas égaux en droit ? Est-ce qu’il y a des majeurs et des mineurs ? Et si les uns possèdent des facultés d’un ordre différent ou d’un degré supérieur à celles des autres, cette diversité confère-t-elle une différence de droits ? N’impose-t-elle pas, au contraire, de plus grands devoirs ?

L’autorité est incompatible avec la liberté et, en vérité, nous ne comprenons pas que nous soyons obligés de le démontrer à des libéraux.

M. Georges Guéroult, en terminant, veut bien demander "l’amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus déshéritée." C’est un but très charitable et qui fait honneur à son bon cœur, mais est-il juste qu’une classe soit déshéritée ?
"Quant aux autres, dit-il, plus heureuses, mieux armées pour le combat de la vie, c’est à elles de se tirer d’affaire par la liberté."
Voilà bien le dernier mot de l’individualisme : la guerre ; la guerre à armes inégales, avec la liberté pour chacun de s’en servir en toute liberté.
Ce n’est pas ainsi que nous comprenons la société ; nous, qu’on représente comme des anarchistes, des démagogues, nous voulons la paix et l’harmonie.

Nous avons exposé les lois générales de cette société de l’avenir ; il nous reste à expliquer par quels moyens transitoires, immédiatement applicables, on pourra en commencer la réalisation.




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