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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Flourens
La Marseillaise N°21 - 8 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dix-huit années se sont écoulées de mutuelles défiances. L’armée avait fusillé le peuple en Décembre 1852. Le peuple s’était éloigné depuis lors de ces involontaires assassins, les soldats.
C’est avec un bonheur infini que nous voyons réussir notre œuvre de fraternité, de pacification. Œuvre à double but, reconstitution de l’unité du peuple, qui est toujours le même peuple, sous la blouse de l’ouvrier comme sous la jaquette du soldat : défense des droits de l’armée contre tous les abus du despotisme et de l’arbitraire, renversement des barrières qui séparaient les citoyens désarmés des citoyens en armes.
Oui, nous avons réussi, et nous le disons hautement, parce que notre grande et sainte cause de la Révolution en doit profiter. Les soldats prennent confiance en nous, ils nous confient leurs griefs, leurs souffrances, ils espèrent de la République le soulagement de leurs maux. Les citoyens prennent confiance dans les soldats ; au lieu de les condamner, ils les plaignent.
Qui oserait aujourd’hui rejeter sur les soldats le crime des fusillades d’Aubin et de la Ricamarie, au lieu de le faire porter tout entier sur les chefs supérieurs, seuls auteurs véritables de ces forfaits.
Donne, ô peuple de Paris, aux soldats français une occasion de montrer leurs sentiments, et tu verras bien que ce sont pour toi d’excellents frères et non des ennemis !

* * *

Tenue sous une main de fer, écrasée par une discipline féroce, l’armée commence à peine à respirer, à reprendre cœur et foi dans l’avenir. De toutes parts nous arrive l’écho de ses plaintes.
Encore des punitions barbares :

"Vous avez entendu parler de cette forteresse de Joux, située à 4 kilomètres de Pontarlier, et célèbre par la détention de l’homme qui osa le premier attaquer la monarchie en face, de Mirabeau.
Ce fort était, en 1863, hiver remarquable par ses froids rigoureux, occupé par une compagnie du 56e de ligne, détachée de Besançon (ville qui, avec Lons-le-Saulnier, alternait pour ce service).
Je faisais, à cette époque, comme sous-officier, partie de la compagnie qui y était casernée ; tout l’hiver, dès la pointe du jour, le soldat, pelle et pioche en main, était occupé à déblayer la neige dans le fort et à y tracer des chemins. La rampe, d’une longueur d’environ 800 mètres qui menait du village Leframbourg au fort, était de même faite en entier par les militaires.
La neige, déblayée la veille, était augmentée le lendemain ; une nuit seule suffisait pour détruire tout ce que l’activité de ces braves avait fait. Sous-officiers, caporaux et soldats étaient constamment occupés à ce travail. Sans ce labeur incessant, les vivres nous auraient été coupés et nous serions morts de faim.
Les officiers ne connurent pas ou ne voulurent pas connaître les maux que nous souffrions, et pour quelques minutes d’absence à ce travail, (absence qui était employée à nous réchauffer, car le froid n’était pas tenable), ils étaient inflexibles et nous punissaient cruellement.
Un jour que, par extraordinaire, le soleil avait dardé ses rayons et nous promettait du beau temps, j’allai, accompagné d’un de mes camarades, sous-officier comme moi, me promener à Pontarlier. A la brune, le temps devint si mauvais qu’il nous fut impossible de retourner au fort et que nous dûmes coucher à la ville.
Le lendemain matin, nous nous rendîmes au fort. Nous avions découché, et vous allez voir comment sont traités les pauvres malheureux qui, pour ne pas risquer d’être ensevelis par une avalanche de neige pour ne pas tomber dans un précipice, rentrent de quelques heures en retard.
Selon l’habitude, nous fûmes condamnés chacun à huit jours de prison.
Nous dûmes subir notre peine dans un trou, de forme rectangulaire, mesurant au plus quatre mètres de long sur deux de large. Pour résister au froid, on m’y donna une simple couverture ! Je ne chercherai point à vous dépeindre ce que j’endurai pendant ce temps, je ne voudrais pas déchirer les cœurs des mères ! La glace couvrait les murs, l’eau, seule boisson du détenu, était constamment gelée ; pour couche, je n’avais qu’une couverture dans laquelle je me blottissais, transi de froid. Mes journées, mes nuits se passaient à marcher, à courir, à sauter, je chantais pour me ranimer ; mes chants furent entendus, et je dus, sous peine de voir ma punition allongée, cesser ces chants qui me faisaient passer mon temps et oublier un peu mes maux.
Deux fois par jour, je voyais mon geôlier m’apporter ma nourriture. Quelle nourriture, hélas !
Pour arriver à ce cachot, il fallait enlever la neige qui en couvrait la porte, car il était situé presque au sommet du donjon.
Engagé volontairement, je maudis dès ce jour la carrière que je m’étais choisie, et je reconnus, hélas, trop tard, qu’il aurait mieux valu rester dans ma famille où j’aurais pu rendre des services à mon pays et être heureux, que de consacrer les plus belles années de ma jeunesse à ces despotes inhumains !"

H. D. Sous-officier.

Encore une fois, à quoi bon ces hommes condamnés à mourir de faim, de froid !
Vous aimez donc bien, généraux et maréchaux de l’empire, à vous faire détester !
Tenez, à l’heure qu’il est, des milliers de malheureux souffrent les supplices que nous venons de raconter, en Algérie, dans nos forteresses, dans les casemates de nos forts.
Allégez un peu leurs souffrances, sinon par amour pour nous (vous n’en devez guère avoir) au moins par amour pour vous-mêmes, par souci de l’avenir, où vous aurez peut-être à votre tour grand besoin d’indulgence.
Pardonnez à ces malheureux, qui n’ont fait aucun mal, afin qu’il vous soit pardonné, à vous qui en avez fait beaucoup !

* * *

Un de nos amis de la première circonscription, électeur tout dévoué à la démocratie radicale, nous adresse la lettre suivante :

"Le jour où j’ai été délivré de ma cruelle situation en Algérie, j’ai juré à mes compagnons de torture de révéler tous les supplices que nos endurions dans les bataillons d’Afrique, à l’atelier de boulet n°1, et même dans plusieurs régiments ordinaires.
J’ai été condamné à cinq ans de fers pour avoir répondu à un caporal, commué en cinq ans de boulet, et envoyé à Alger, au fort Babalouf, atelier n°1.
Ce fort était commandé par un capitaine et douze sergents-majors et sergents, tous Corses, tous plus méchants les uns que les autres. Nous étions gardés par des soldats, fusils chargés, qui avaient l’ordre de nous fusiller au moindre prétexte.
J’ai vu un de mes camarades, ainsi tué, à Larla (??), par un sergent qui a été médaillé.
J’ai fait un mois de cellule à Alger, le carcan au cou, les fers aux jambes et aux mains, étendu sur une planche, avec un morceau de pain noir et une cruche d’eau sale pour toute nourriture.
A Milianah (??), pour avoir refusé de travailler dans l’eau, j’ai fait deux mois, pieds nus, sans autre vêtement que ma chemise, par ordre du général Camou.
A Orléanville, un mois de silo ; à Médée, deux mois de barre, en plein air, sous la pluie, le vent, les jambes rivées à des anneaux de fer.
Il faut avoir une bien bonne constitution et le cœur d’un honnête homme pour résister à de telles tortures.
Je dis honnête homme, parce que les trois quarts de ceux qui subissent ces peines sont de braves gens, lesquels, comme moi, n’ont jamais manqué à la probité, mais sont de caractère un peu indépendant.
Demandez au général de Martimprey, qui faisait porter sa femme en chaise à porteurs, à Orléanville, par quatre grenadiers du 12e de ligne, tandis que nous étions au silo, demandez au maréchal Canrobert si tout ces faits ne sont pas exacts."

Votre ami, C. L.

Faut-il, donc pour briser le caractère des hommes et les rendre souples, tous ces infâmes traitements ?
Un si grand silence s’est fait, pendant dix-huit ans, autour de l’armée, que tous ces forfaits se passaient à côté de nous, sous nos yeux, sans que nous en sachions rien !
Nous maudissons la férocité des anciens Romains envers leurs esclaves, et nous étions nous-mêmes bien plus féroces qu’eux.

* * *

Est-il vrai, comme on nous l’affirme, qu’en plein Paris, dans la caserne du Louvre, bâtiment Rivoli, à deux pas de la caserne de notre gracieux souverain, il y ait d’infectes latrines situées tout à côté des cantines, et d’où découlent des eaux qui s’infiltrent dans les murailles, dans les couloirs, jusque dans le magasin des vivres.
Est-il vrai que, dans cette même caserne, des cantiniers trop pressés de faire fortune, falsifient tout, aliments et boissons ?
Que font donc les médecins militaires ? Est-ce ainsi qu’ils s’occupent de l’hygiène des soldats confiés à leurs soins ?
En vérité, les conseils de révision font bien de n’admettre au service militaire que les hommes les plus robustes.
Les autres n’y résisteraient pas !




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