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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°21 - 8 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Il n’a peut-être pas existé un seul socialiste qui n’ait pas voulu réaliser lui-même ses propres idées, et toutes les écoles ont fait des tentatives particulières pour l’application de leurs systèmes.
Cela se conçoit à merveille. Un homme frappé des maux qui affligent le monde et qui croit avoir trouvé des remèdes utiles, est nécessairement possédé du désir d’en faire profiter ses semblables. C’est son produit, à lui, c’est le résultat de l’exercice de son activité, il ne veut pas le perdre. Dans l’ordre des idées comme dans l’ordre des sentiments, en philosophie comme en amour, le platonisme est la stérilité.

Sans remonter bien haut, et pour ne parler que des écoles contemporaines, qui ne se souvient des efforts faits avec tant d’ardeur par les saint-simoniens à Ménilmontant ?
On raconte que, pendant quatorze années consécutives, Fourier a attendu tous les jours, à la même heure, le capitaliste philanthrope qui lui apporterait les quinze millions jugés nécessaires pour fonder son premier phalanstère, et ses disciples ont dépensé en zèle et en argent des forces considérables dans les tentatives de réalisation qu’ils ont faites à Citeaux, à Condé et ailleurs.
Enfin, nous avons vu Cabet, alors que, découragé devant la ceinture de bastilles construites autour de Paris, il désespérait de la Révolution, nous l’avons vu essayer d’instituer la communauté Icarienne en Amérique, au moment même où s’accomplissait à Paris cette révolution sur laquelle il croyait ne plus pouvoir compter.
Jésus lui-même ne voulut-il pas appliquer ses doctrines ? Suivant la légende attribuée à saint Luc (Ch. XXII, v. 35), le maître se disposait à renverser l’autorité des princes et des prêtres pour y substituer la sienne, il faisait fourbir les armes, lorsque, reconnaissant l’insuffisance de son parti, il commanda à ses disciples de renoncer à une lutte impossible et fit remettre les épées au fourreau.

Toutes ces tentatives ont échoué, et lorsque leurs auteurs n’ont pas, comme Jésus , comme Babeuf, payé de leur vie la générosité de leur dévouement, ils l’ont toujours expiée par l’ironie ou le mépris de leurs contemporains.
C’est qu’en effet il est absolument impossible d’appliquer des idées, même les meilleures, tant qu’elles ne sont pas adoptées par l’opinion publique. On ne pourrait les faire entrer dans la pratique qu’au moyen de la contrainte, chose contradictoire ; car le propre du despotisme est de confisquer la liberté à son profit personnel, il serait contraire à sa nature de mettre sa puissance au service de l’intérêt général, et quand, par une exception extrêmement rare, on voit un monarque, dont le caractère se trouve être au-dessus de sa position, tenter d’imposer à ses sujets, contre leur gré, des institutions meilleures, il succombe toujours dans le bien, lui qui est tout puissant pour le mal.
L’application forcée serait d’ailleurs très dangereuse, parce que toujours, à côté de vérités salutaires, un système renferme des erreurs qui le feraient bientôt abandonner et qui compromettraient ainsi ce que les idées nouvelles contiennent de juste, sans améliorer les anciennes institutions vicieuses.

Les novateurs doivent formuler leurs doctrines : voilà leur mission.
Le rôle de leurs disciples consiste à propager ces doctrines, à les vulgariser, à les faire accepter par l’opinion publique.
Au peuple souverain, seul, il appartient d’en faire l’application.
S’il se trompe, il rectifiera ses erreurs lorsqu’il les aura reconnues.
S’il commet des fautes, il les réparera, quand il en aura ressenti les effets.
Mais nul ne peut légitimement lui dicter, contre son gré, ses institutions sociales, fussent-elles excellentes.
Nul n’a le droit de lui imposer, même le bien être, parce que ce serait la violation d’un de ses attributs les plus essentiels, de sa liberté, condition de sa dignité.

Le peuple doit être lui-même l’instrument de son propre bonheur, il faut qu’il le veuille et qu’il sache l’instituer.
Des citoyens ne sont pas des cochons à l’engrais. On sait à quel degré d’avilissement les avait conduits la pâture que leur distribuaient les Césars romains, et si nous demandons pour les prolétaires la participation aux bienfaits sociaux, ce n’est point à titre d’aumône, c’est en vertu de leur droit, du droit que chacun puise dans sa qualité d’homme et de citoyen.

L’exercice absolu, permanent de la souveraineté, voilà donc le premier droit du peuple.
La conquête de cette souveraineté voilà "le plus indispensable de ses devoirs."
Qu’il choisisse ses moyens, son jour, son heure, c’est à lui seul qu’il convient d’en juger. Nul n’est autorisé ni à le précipiter dans des tentatives inopportunes, ni à le retenir par des considérations de prudence ou de sagesse. Une seule chose est certaine, le but, et ce but c’est le renversement de l’empire, régime de la force, et la constitution de la République, seul gouvernement légitime.

Nous avons vu qu’un gouvernement monarchique, tout puissant pour le mal, est d’ailleurs absolument incapable, le voulût-il, de faire le bien, et nous savons que l’empire ne peut pas le vouloir. Son origine, ses moyens d’action, son but,tout le lui interdit. C’est contre sa nature ; il ne pourrait faire le bien qu’en cessant d’exister, et si, par impossible, il voulait réellement s’améliorer, son premier acte devrait être un acte d’abdication.
Afin de jouir du pouvoir absolu, objet de l’ambition de toute sa vie, et que le premier usurpateur avait exercé d’une façon si funeste à la France et au monde, Louis Bonaparte, après avoir vainement couru des aventures aussi grotesques que criminelles, a fini par comploter avec les débris des autres monarchies renversées, pour détruire la République qu’il avait solennellement juré de gouverner et de défendre.
Mais lorsqu’il eut égorgé la République il fallut se faire accepter par les autres partis qu’il avait joués à leur tour ; et, tout en pratiquant à son profit et au profit de ses complices la tyrannie la plus violente, il étouffa les réclamations de la bourgeoisie en favorisant la spéculation, l’agiotage et les monopoles financiers et il se ménagea l’appui de l’Eglise en lui livrant l’éducation de la jeunesse.
C’est-à-dire qu’il s’appuya sur les deux puissances les plus hostiles aux intérêts populaires : la puissance du clergé, qui tient le peuple dans l’ignorance et la puissance du capital, qui le tient dans la misère.

L’empire ne peut pas changer la voie qu’il a prise, et sur laquelle il est lancé à toute vapeur ; il est fatalement condamné à tomber dans le gouffre béant qui est au bout.
Aussi, quand il se voit sur le bord de ce gouffre prêt à l’engloutir, à qui, dans sa détresse, tend-il la main ? Ce n’est pas au peuple, son ennemi naturel, c’est encore au clergé et à la haute bourgeoisie ; et, revenant à ses anciens compères de la rue de Poitiers, Bonaparte essaie de mettre sa dynastie avortée, perdue, sous le patronage d’un parlementarisme qui nous ferait reculer à la veille de la Révolution de Février.

Non, non, l’empire, comme la royauté, la monarchie absolue comme la monarchie constitutionnelle, sont également incapables de donner satisfaction aux intérêts populaires.
La République peut seule réaliser le progrès social.

Lorsque le peuple aura reconquis sa souveraineté, lorsqu’il existera à l’état de peuple, lorsqu’il pourra agir collectivement, en toute liberté, il appréciera souverainement les projets qui lui seront proposés, et tout ce qu’il jugera bon et utile sera praticable, sera réalisé, parce que le peuple aura tout à la fois le droit et la force.
C’est à lui, peuple aujourd’hui opprimé et malheureux, mais bientôt seigneur tout puissant, c’est à lui que nous allons soumettre les procédés d’application que nous avons annoncés.




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