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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Gustave Flourens
La Marseillaise N°22 - 9 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA FAVEUR DANS L’ARMÉE

Tout est faveur dans l’armée.
Depuis la corvée et les exemptions de service du pauvre soldat, jusqu’aux épaulettes de l’officier.
Ecoutez : ceci se passe journellement dans nos casernes.
Le vaguemestre va au bureau de poste le plus voisin, en rapporte les lettres. Parmi ces lettres, il y a un mandat, un peu d’argent qu’une famille de travailleurs envoie à son fils bien-aimé, le fusilier un tel.
Vous croyez que, comme le ferait chacun de nous, ce fusilier va le toucher son mandat. Erreur ! Ce n’est pas lui qui le touchera, c’est le vaguemestre. Et il n’aura son argent que dans huit jours, avec la permission de son officier.
Il faut bien que l’espionnage ait ici sa place comme il l’a dans toute la vie militaire ; il faut bien que l’on sache qui reçoit de l’argent, combien chacun en reçoit !
Car, le soldat riche, riche au moins relativement à ses camarades qui n’ont que leur sou de poche, fait à peu près tout ce qu’il veut au régiment. Il a droit à tous les égards et mérite d’être connu des officiers.
Comment, avec de l’argent, un soldat peut-il faire tout ce qu’il veut ? Le moyen est bien simple.
Un ami, un civil, vient le voir. Il invite son caporal à boire la goutte, le civil paye.
Caporal, dit-il, si nous payons une tournée. – Je veux bien, répond le caporal, mais je n’ai pas d’argent. – Voulez-vous que je vous en prête, voulez-vous 5 francs.
Jamais le caporal ne pourra rendre ces 5 francs. A partir de ce moment, il est l’homme lige du soldat qui lui a prêté. Comment pourrait-il, ce débiteur insolvable, imposer corvées, punitions, consignes, à son créancier ?
Puis vient le tour du sergent. Je sais bien que la plupart des sous-officiers refusent et conservent ainsi leur indépendance vis-à-vis de leurs subordonnés.
Mais il suffit d’un seul qui accepte, pour que l’institution, d’où viennent de pareils abus soit jugée.
Si le soldat riche peut s’exempter de faire les corvées, ces corvées retombent nécessairement sur le pauvres.

* * *

Quant aux sous-lieutenants, aux lieutenants et aux capitaines qui n’ont pas de fortune personnelle, eux aussi ils souffrent, bien qu’étant plus payés que les soldats.
Car, ils ont plus de dépenses à faire que les soldats.
Vieillir dans les obscurs honneurs de quelques légion, sans famille, sans autre consolation que le café, sans autre distraction que l’absinthe, ce n’est pas bien gai.
L’empire a poussé de toutes ses forces au militarisme, il rêvait sans doute de renouveler les tueries insensées de l’oncle Bonaparte qui rendaient l’avancement prompte et facile. Il n’a pas eu la force de réaliser son rêve.
Il en est résulté un encombrement funeste dans les cadres. Plus d’avancement possible pour les sous-officiers, plus de promotion à l’épaulette dorée, quel que fût leur mérite. On n’a pu leur offrir que des places de maîtres d’écoles pour lesquelles ils n’avaient aucune vocation. Plus d’officiers montant en grade ; quand ils désespèrent on les met dans la bureaucratie.
Combien nous en avons connu de jeunes gens, pleins de cœur et d’intelligence, qui se sont étiolés dans ce métier ! Enthousiasmés par la noble idée de défendre leur patrie, par ces histoires glorieuses qui séduisent les imaginations, ils se sont fourvoyés dans cette galère.
Ils auraient pu être cultivateurs paisibles, utiles à leur pays, avoir des vaches et des moutons comme notre ami Gambon ; ils auraient pu, s’ils avaient le goût des aventures lointaines, aller à travers le monde échanger nos produits contre ceux des autres peuples.
Et ils auront passé leur belle jeunesse, cette jeunesse qui passe si vite et ne revient plus, à traîner un sabre de garnison en garnison, et d’estaminet en estaminet.
Voilà les fruits de l’empire.

* * *

Au 15 août est la fête dynastique. César tient table ouverte. Avec l’argent du peuple il régale le peuple d’illuminations, de mâts de cocagne et de saltimbanques militaires. Il régale l’armée d’eau de vie payée avec des retenues faites sur la solde.
Imaginez un directeur d’administration qui dirait aux employés : "Mes amis, je suis content de vous. A la fin du mois, je veux vous régler. Sur vos appointements je retiendrai dix francs, avec lesquels je vous paierai un banquet à huit francs par tête, vins compris."
Tout le système impérial est là : perpétuelle hypocrisie de la bienveillance, perpétuelle réalité de l’oppression et du vol.
N’a-t’on point présenté à l’armée la garde impériale comme une grande faveur, un excellent moyen de récompenser tous les services.
Chaque jour se passe en ce moment la scène suivante dans nos casernes. C’est un soldat qui nous la raconte.

"Le chef de corps porte à la connaissance du régiment que les sous-officiers, caporaux ou soldats qui désireraient entrer dans la gendarmerie, et les autres corps de la garde impériale, ainsi que ceux qui désireraient occuper des emplois de surnuméraire dans le service actif de l’octroi de Paris, doivent se faire inscrire aujourd’hui chez leurs sergents majors, afin que les états nominatifs en soient fournis aujourd’hui même.
Les conditions d’aptitudes sont ci-dessous énoncées : "De bons états de service, peu ou pas de punitions, de débet à la masse (le gouvernement ne fait pas crédit), surtout n’avoir jamais été inculpé d’avoir lu le Rappel ou la Marseillaise, et professer pour ces genres d’écrits un profond dédain, avoir encore au moins trois années de service à faire, promettre de les employer à la défense de son pays et surtout au soutien du gouvernement qui réclame un bâton de vieillesse, composé comme Dieu de trois personnes : la gendarmerie, le père ; la garde impériale, le fils, et l’octroi, le saint esprit".

UN FOURRIER PASSANT DANS LES CHAMBRES.
– Qui désire entrer dans la gendarmerie impériale ? dans la garde impériale ? qui désire entrer dans l’octroi ?
UN SOLDAT. – Dans la gendarmerie ? Je n’aime pas les cognes et surtout ceux de la garde ; cogne pour cogne, je préférerais garder Troppmann.
UN AUTRE SOLDAT. – Dans les trop payés, dans les inutiles, dans les aristocrates ; je suis du peuple et pas assez distingué pour entrer là-dedans. D’ailleurs, je n’ai pas la masse complète, et j’ai souscrit dans le Rappel pour nos deux camarades envoyés en Afrique. Puis, si on me mettait dans les grenadiers, avec mon bonnet à pois je ferais peur aux petits enfants de ma bonne, qui me prendraient pour Croquemitaine. Vive la ligne ! on n’a pas de bonnets à poils (qui coûtent 70 francs).
UN TROISIÈME SOLDAT. – Dans les gabelous ! je professe le culte de Bacchus, et je trouve déjà le vin trop cher ; si tout le monde était comme moi, nous refuserions tous d’être gabelous. – Gambon refuse de payer l’impôt, nous, nous devrions refuser de le faire payer !

* * *

Eh bien, soldats, cette garde impériale, où l’on vous offre d’entrer, sans succès, il est vrai aujourd’hui, est-elle en réalité un bienfait pour l’armée ?
Voyons ; constituer une illégalité, un privilège en faveur de quelques-uns, est-ce le bon moyen de récompenser les autres.
Une illégalité. Les illégalités abondent dans la constitution de la garde impériale. Ainsi, le décret impérial du 1er juin 1857, article 8, qui ordonne "que tout officier de la garde impériale, ayant six années d’exercice dans son grade, quand la retraite l’atteindra, sera promu au grade supérieur," est une illégalité.
Ce décret, comme nous l’avons fait remarquer dans une lettre adressée au Siècle, en 1868, est directement contraire à la loi du 14 avril 1832, d’après laquelle il ne peut être accordé de grades honoraires, d’après laquelle tous les autres officiers de l’armée sont retraités dans le grade même qu’ils occupaient.
Violation de la loi. Privilège d’argent en faveur de la garde. Et aussi, privilège d’honneurs. Car, la plupart des officiers de cette troupe, reçoivent, au moment de la retraite, la croix de la Légion d’honneur, quand ils ne l’ont pas déjà.
Privilège de solde. Privilège de garnisons plus agréables, à Paris et aux alentours de Paris.
Nous aimons beaucoup la garde impériale, et nous la croyons très sympathique à la cause du peuple. Mais, nous sommes honteux pour elle de tant d’avantages que ne justifie aucun service exceptionnel.
A moins cependant qu’il ne faille payer exceptionnellement d’honnêtes gens pour obtenir d’eux qu’ils gardent les Tuileries, avec ce qu’elles renferment !

* * *

Quant aux soldats de la garde, ah ! Vraiment, camarades, vous avez bien tort de ne vouloir pas être de la garde !
Couchés sur des lits de bourgeois, si différents de la planche et de la paillasse infestée de punaises, où dort la ligne, choyés par les Tuileries qui leur envoient du cognac, ne fournissant de postes que tous les quatre jours, et non tous les deux ou trois jours comme la ligne, recevant un franc cinquante au lieu de vingt-cinq centimes de prêt, les soldats de la garde sont relativement de vrais sybarites.
Le nom de vieille garde se comprenait sous le premier empire. Cela signifiait des hommes qui avaient vu tous les champs de bataille de l’Europe.
Garde impériale aujourd’hui, c’est une dérision et une iniquité. Affubler des conscrits de lourds bonnets à poil, cela ne suffit pas pour les transformer en vieux troupiers et ne leur donne aucun droit supérieur à ceux de leurs camarades restés dans la ligne !
Encore ici la faveur, le privilège, l’iniquité !
Tout l’édifice militaire impérial est fondé sur l’oppression de tous au profit de quelques-uns, d’un état-major impérialiste !
Malgré la fureur de ces messieurs, qui ne nous émeut guère, nous le ruinerons de fond en comble.

Gustave Flourens

On s’occupe beaucoup trop de Troppmann. Pas assez de ce colonel Huyn de Verneville, du 11e dragons, lequel, imitant les procédés mexicains, a fait tout récemment attacher, en France, un malheureux dragon à une voiture.
Ce soldat avait commis le crime d’aller embrasser ses parents, sans permission. On le chargea de tout son fourniment, de ses armes, et on le força à courir derrière la voiture. Si bien qu’il expira en arrivant à l’étape.
Tous les journaux en ont parlé ; on y a à peine fait attention, défense de s’occuper de l’armée !
La famille a réclamé en vain.
La Marseillaise fera une enquête à ce sujet.
Ce crime relève du droit commun. Aucun règlement militaire ne permet de traiter ainsi les soldats.

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Beaucoup de nos correspondants nous demandent pourquoi leurs réclamations n’ont pas encore paru. C’est uniquement par manque de place. Ils auront chacun leur tour. G.F.




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