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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°22 - 9 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Lorsque nous avons exposé les théories qui, selon nous, doivent servir de base aux institutions pratiques de la démocratie, nous avons provoqué chez quelques-uns de nos adversaires des objections que nous avons cru devoir réfuter, parce que, bien que non fondées, elles pouvaient paraître sérieuses, et nous avons soulevé chez d’autres des sentiments d’hostilité rendus haineux par leur impuissance, auxquels nous dédaignons de répondre.
Les contradictions, il faut nous y attendre, seront beaucoup plus nombreuses et plus ardentes quand nous vous exposerons nos procédés d’application, parce qu’ils toucheront plus immédiatement aux intérêts établis.
Nous sommes toujours disposés à discuter les objections qui auront quelques valeurs, et cela ne sera pas difficile puisqu’il nous suffira de déduire logiquement les conséquences des doctrines dont nous avons prouvé l’exactitude, du moins au point de vue démocratique ; mais nous nous contenterons de repousser avec mépris les attaques malveillantes des ennemis du prolétariat.

Il résulte de nos principes d’économie sociale que les hommes doivent, pour accomplir leur destinée, être groupés dans une association intégrale. Nous étudierons ultérieurement les formes et les conditions organiques de cette association. Aujourd’hui nous devons nous borner à rechercher par quelles mesures transitoires la société passera du régime monarchico-oligarchique au régime démocratique.
Si, par leur résistance les pouvoirs qui nous oppriment rendent la Révolution violente, si cette révolution s’accomplit en un jour de crise, comme en 1830 et en 1848, elle produira nécessairement une perturbation momentanée dans les relations sociales. Les opérations qui constituent la vie matérielle d’une nation seront brusquement suspendues, aussi bien que les affaires véreuses, qui absorbent aujourd’hui une grande part de l’activité humaine ; et si les antres immondes où se tripote la spéculation doivent être bouleversés et jusque dans leurs fondements, d’autre part, la Révolution devra prendre toutes les mesures nécessaires pour que la production, l’échange et la consommation, c’est-à-dire le travail, le commerce et l’alimentation ne soit pas interrompus.

Un premier point essentiel, c’est que le peuple n’abandonne pas à ce jour, un seul instant, l’exercice direct de sa souveraineté reconquise.
Et quand, en de telles circonstances, nous parlons du peuple, nous entendons la partie active, militante, révolutionnaire de la population ; celle qui a prit l’initiative de la résistance et qui en assume la responsabilité.
En pareil cas, on ne lui conteste jamais son droit ; tous, même ses ennemis, applaudissent à ses succès ; on l’accable des éloges les plus pompeux, il est héroïque ; tous les arts sont mis en réquisition pour célébrer ses louanges, on élève des colonnes de bronze sur les cercueils de ceux qui sont tombés dans le bon combat ; on reconnaît, on proclame la parfaite légitimité de sa victoire.
Et jamais on a vu la France en désapprouver les résultats, au contraire, la nation les a toujours ratifiés ; par cette excellente raison que le jour où la Révolution éclate dans la rue, c’est qu’elle est déjà faite dans les esprits, et que les courageux citoyens qui l’accomplissent ne sont que les représentants de la volonté générale.

La Révolution n’a pas seulement pour but de détruire le mal, elle doit aussi lui substituer le bien ; sans cela, elle ne produit que des souffrances sans résultat, elle avorte.
Quand le peuple a renversé les obstacles qui s’opposaient à son bien-être, il n’a fait que la moitié de la tâche, s’il ne veut pas retomber dans la misère, il faut qu’il achève son œuvre par la constitution d’un autre régime, au double point de vue politique et social.
Et il faut qu’il l’accomplisse lui-même, parce que lui seul peut en avoir à la fois la volonté et la puissance.

Une révolution est essentiellement une dictature. Or, si à la rigueur, la dictature se conçoit sur la tête d’un homme unique, quand il s’agit de sauver le pays d’un danger imminent, telle qu’une invasion étrangère, contre laquelle toutes les puissances sociales doivent être concentrées, il en est tout à fait différent en matière d’organisation démocratique.
Dans ce dernier cas, pour le peuple, déposer son autorité, remettre sa dictature collective, révolutionnaire, en d’autres mains que les siennes, c’est abdiquer ; c’est se donner un ou plusieurs maîtres, plus absolus, puisque leur autorité n’a plus les limites que les lois assignaient au précédent, et plus dangereux, puisque le peuple n’a d’autre garantie, contre les abus de cette dictature, que la loyauté et la capacité de ceux qu’il en a investis.
Garanties bien fragiles ! Quel est donc l’homme dont on peut garantir les sentiments et les idées, de la volonté et la force dans toutes les situations où il se trouverait placé ? Et si, aveuglé par son dévouement, pur de toute ambition personnelle, il se croit impeccable, s’ils résistent aux suggestions du pouvoir, comment parviendra-t-il à résoudre toutes les difficultés de sa situation et à éviter les coups incessants, mortelle, de tous les partis jaloux, dont il sera le point de mire ?

La dictature individuelle serait la reconstitution du pouvoir personne le plus absolu.
Que si la dictature était confiée à un comité, à un groupe quelconque, la tâche serait encore plus périlleuse, car les dangers que nous venons de signaler s’aggraveraient de la divergence des opinions et des volontés d’où résulterait, ou l’impuissance, ou l’anarchie.
L’histoire, notre propre histoire contemporaine, justifie ces observations des exemples trop douloureux pour que la leçon ne nous profite pas.

Nous ne voulons pas rappeler la monstrueuse dictature du boucher de Juin, car nous ne supposons pas que les peuple soit jamais disposé à livrer ses destinées à un individu quelconque ; mais il existe encore des républicains qui croient nécessaire la dictature d’une commission révolutionnaire ; qu’ils nous permettent de leur cite l’exemple du dernier gouvernement provisoire.
Cette commission était divisée en deux fractions principales, très distinctes ; l’une, composée de quatre membres formait une minorité impuissante. Soit par une appréciation inexacte de la situation, soit par l’incapacité politique ou la divergence de vues de quelques-uns de ses membres, soit par faiblesse ou dans l’appréhension que lui causait une modification du seul pouvoir établir, soit enfin parce qu’ils n’avaient pas foi au peuple qui leur offrait son appui, ou parce qu’ils n’avaient pas le courage civique nécessaire pour affronter une grande responsabilité devant l’histoire, par l’un ou l’autre de ces motifs peut-être par tous à la fois, les républicains sincères du gouvernement provisoire, non seulement, n’ont pas empêché les perfidies et les trahisons de la majorité, mais encore ils ont approuvé par leur signature des actes que leur conscience réprouvait.
Les tueries de Juin, les massacres de Décembre, les transportations en masse, l’exil, la prison, les galères, l’échafaud pour les défenseurs de la justice, l’opprobre sous tous ses aspects, la corruption sous toutes ses formes, le monde arrêté dans sa marche, refoulé dans le passé, livré au despotisme, à la honte, à la misère : voilà les conséquences de la faute que le peuple de Février a commise en abandonnant sa dictature révolutionnaire à onze citoyens.
Que le peuple se garde bien de retomber dans la même faute. S’il ne veut plus être déçu dans ses espérances, il faudra qu’il conserve et qu’il exerce lui-même cette dictature. Et cela ne sera pas difficile.

Demain, nous indiquerons de quelle manière la dictature populaire pourra être organisée, et l’usage qui pourra en être fait, afin de pourvoir aux nécessités sociales les plus urgentes.




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