Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Tribune militaire - Gustave Flourens
La Marseillaise N°23 - 10 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

CADEAUX DE L’EMPIRE À L’ARMÉE

Enregistrons celui-ci d’abord, le don de joyeux avènement du nouveau ministère, les étrennes de l’armée, la seconde condamnation de notre confrère le Rappel.

* * *

Autre cadeau de l’empire :
Le 20 décembre dernier, parut au Journal officiel un décret de l’empereur, ordonnant la formation de sociétés de secours mutuels à Paris et dans les départements, entre les anciens militaires de terre et de mer.
Par ce décret, l’empereur était naturellement nommé président d’honneur de l’association. Puis, venaient les maréchaux, les amiraux et les généraux comme membres du comité de haut patronage.
Pourquoi pas aussi les cardinaux ?
Voilà donc, pour former le comité de patronage, de grands dignitaires de l’armée, presque tous en activité de service ; les voilà institués protecteurs d’anciens militaires retournés dans leurs foyers.
La plupart de ces anciens militaires sont rentrés chez eux avec le plus vif dégoût du service, et ne voudraient pour rien au monde se remettre sous la dépendance et la protection de tous les grands chefs.
Le cadeau n’est donc pas sérieux, et nul ne songera à en profiter.
Ou plutôt, sous le cadeau se cache une perfidie nouvelle, comme dans tout ce qui vient de l’empire.
L’obole donnée par la cassette impériale à cette association servira à acheter des consciences, à les asservir à la dynastie.
Sous prétexte de faire du bien, de donner un morceau de pain à de pauvres vieux soldats qui en manquent, de répondre aux attaques de la presse républicaine qui accuse l’empire de férocité envers l’armée, on essaiera d’enrégimenter, à Paris et en province, des milliers de citoyens en association bonapartiste !
Nouvelle édition des Invalides civils.

* * *

Un citoyen qui voudrait former entre tous ses anciens compagnons d’armes, quelle que soit leur position, une association fraternelle, égalitaire, sur des bases toutes différentes, nous écrit ceci :

Il est vraiment pénible, pour nous tous, vieux soldats, qui avons fait, par nos durs travaux, nos privations, et nos souffrances morales et physiques dans nos campagnes, ces ducs et ces comtes, ces généraux et ces maréchaux, si fiers de porter les noms des victoires remportées par nous, il est vraiment pénible de voir tous ces personnages venir encore nous patronner, nous présider orgueilleusement.
On nous compte donc pour bien peu de chose, puisque l’on ne daigne pas nous consulter sur le choix de nos représentants ?

Oui, citoyens, on vous compte pour bien peu de chose, et même pour rien du tout. Ne savez-vous pas que, sous l’empire, le soldat n’existe, ne souffre, ne meurt que pour son chef.
Nous raconterons plus tard les campagnes du second empire à un point de vue tout nouveau. Nous dirons combien d’hommes ont été inutilement sacrifiés par l’impéritie des chefs pour prendre Sébastopol, combien en Italie, combien au Mexique.
Et nous consolerons les survivants de la perte de leurs camarades et de leurs propres souffrances, en leur montrant qu’avec leur sang versé à flots ils ont eu la gloire infinie, le bonheur ineffable de faire un duc de Malakoff, un duc de Magenta, un compte de Palikao, même un empereur du Mexique.
Ce dernier, il est vrai, a été fusillé. Triste présage !

* * *

Passons à d’autres cadeaux. En vérité, tout cela serait grotesque, si ce n’était odieux.
Si tous les sous-officiers intelligents, capables, se conduisant bien, devenaient officiers, on aurait une armée très indépendante, très républicaine, très égalitaire.
A aucun prix, l’empire ne veut d’une pareille armée. Aussi, depuis qu’il existe n’a-t-il eu qu’une vue, qu’une préoccupation : empêcher les sous-officiers de devenir officiers.
Et il a constamment tendu à ce but par une série de mesures machiavéliques, tout en feignant la plus grave sollicitude pour les intérêts des sous-officiers.
Voici venir le maréchal Randon, l’ami de Godillot, le trop zélé réformateur des costumes militaires. Randon veut rajeunir le corps des officiers, il ordonne de ne plus porter sur le tableau des candidats à la sous-lieutenance que des individus ayant moins de trente années d’âge.
C’était en exclure les sous-officiers, les malheureux sous-officiers, obligés de fournir de longues années de bons et loyaux services avant de pouvoir prétendre à l’épaulette.
Après avoir usé et abusé de braves sous-officiers, Randon leur disait : Pardon, mes bons amis, maintenant vous êtes trop vieux et trop lourds. Vous n’avez point l’allure svelte et dégagée de ce jeune écolier ; vous ne réussiriez point dans un salon, et déplairiez à coup sûr aux dames.
Allez-vous en à la préfecture de police. Je vous donnerai un bon certificat, et l’on vous enrôlera dans la brigade de sûreté. Si ce métier vous déplaît, voulez-vous aller enseigner l’alphabet aux enfants dans un village. Je vous obtiendrai la préférence sur tous les instituteurs civils qui ne sont pas à coup sûr aussi savants que vous.
Comment le trouvez-vous le cadeau de Randon ?

* * *

Arrive Niel. Nouveau cadeau et plus brillant encore.
La loi de 1855 avait accordé des primes en argent aux militaires qui contractaient un réengagement. Une partie de la prime était payée de suite, l’autre partie ne devait être payée qu’à la libération définitive.
Le militaire réengagé dans ces conditions avait la jouissance d’un intérêt appelé haute paye, qui était de dix centimes jusqu’à 14 ans révolus de service, et de vingt centimes après quatorze ans.
Afin de montrer aux anciens soldats sa haute bienveillance, M. le maréchal Niel juge à propos, en 1868, de leur retirer cet avantage.
Une loi paraît, qui abolit le réengagement avec prime.
Très bien,, M. le maréchal, enlevez leurs pauvres deux sous par jour à ceux envers qui nul engagement ne vous lie encore, vous le pouvez, puisque l’armée n’a aucun droit, puisque vous seul "élevez la voix dans l’armée."
Ils maigriront, tandis que vous engraisserez.
Au moins, à ce régime d’abstinence, n’auront-ils pas la pierre dont vous mourez tous, messieurs les impérialistes, à l’exemple de votre auguste maître.
Mais, ôter à ceux qui en avaient la jouissance, par actes antérieurs à votre loi, l’intérêt de leur capital, conserver cependant dans les caisses de la dotation, c’est un procédé par trop bonapartiste, M. le ministre.

* * *

Ce n’était pas assez. Niel, à grandes fanfares, fit annoncer par tous les journaux que des places étaient réservées dans les administrations civiles aux sous-officiers qui en voudraient.
Il appuya sur la corde des maîtres d’école, et promit à la génération nouvelle qu’elle n’aurait plus d’autres instituteurs que d’anciens troupiers.
Dégoûtés du métier militaire et alléchés par l’espoir d’une position plus indépendante, beaucoup de sous-officies acceptèrent, prirent leur congé.
La plupart de ces malheureux sont encore sur le pavé, attendant, en pleine misère, une position qu’on ne leur a pas donnée, qu’on ne leur donnera jamais.
Le ministère leur a fait dire qu’il ne les connaissait plus, et nous en savons beaucoup qui meurent de faim.
Le tour a été fort bien joué ; l’armée, débarrassée de ces vieilles ganaches de sous-officiers, a singulièrement gagné en souplesse. Des jeunes gens, protégés par les dames d’honneur de l’impératrice, ont trouvé des places de sous-lieutenants.
Bravo, M. le maréchal ! Puisse votre digne successeur Lebœuf vous imiter, vous égaler, vous surpasser même en dextérité et en humanité.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53