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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°23 - 10 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Supposons, par hypothèse, que nous sommes replacés, par un événement quelconque, dans la situation où la France se trouvait le 24 février 1848, à une heure après-midi.
Le peuple est rentré en possession de sa souveraineté, que doit-il en faire ? Va-t-il encore s’empresser de le remettre à un individu, à un comité, à une assemblée quelconque ?
On sait ce que de semblables dépositaires en ont toujours fait !
Pour abdiquer ainsi le pouvoir qu’il vient de conquérir, il faudrait que le peuple fût absolument incapable d’en user lui-même.
C’est le motif qu’on a toujours donné et on l’a tant répété que le peuple a fini par y croire.
Eh bien ! nous n’hésitons pas à l’affirmer : c’est toujours une erreur, quelques fois un mensonge.

Non le peuple n’est pas incapable de se gouverner. Il en est même plus capable que ceux qui prétendent le conduire, parce que nul, si ce n’est l’enfant mineur ou l’idiot, n’est plus apte que l’intéressé à apprécier ce qui convient à ses véritables intérêts.
Quoi ! le peuple a assez d’intelligence pour juger ses maitres, on lui reconnaît le pouvoir de les condamner, on applaudit toujours à l’exécution qu’il a faite lui-même de sa propre sentence, et il n’aurait ni l’intelligence, ni la résolution nécessaires pour mieux accomplir ces mêmes actes dont il n’est pas satisfait ?
A quoi bon alors s’emparer du pouvoir, si c’est pour y renoncer ensuite ? Autant valait le laisser à celui qui en était investi. Si ce n’est que pour changer de maitre qu’on fait une révolution, il vaut mieux rester tranquille, ça coûte trop cher.

Le 24 février, le peuple imposa aux nouveaux maitres qu’il venait de se donner, la proclamation de la République, malgré l’opposition et les résistances plus ou moins déguisées de plusieurs d’entre eux.
Le peuple croyait que c’était suffisant, il pensait que ce mot magique renfermait implicitement toutes les institutions sociales dont il attend sa régénération.
L’événement a prouvé que c’était une profonde erreur.

En proclamant la République, le peuple eût dû l’organiser lui-même immédiatement.
Il pouvait, sans désemparer, avant de déposer ses armes et de laisser disperser ses barricades, il pouvait, réuni sur cette place de Grève, où les ouvriers vont chaque matin offrir leur travail quotidien, le peuple pouvait exécuter un autre labeur, bien plus important pour lui.
De sa souveraine autorité et de sa pleine puissance dictatoriale, le peuple devait décréter, comme il avait décrété la République, un certain nombre de mesures fondamentales, dont l’exécution immédiate eût consommé la révolution, de telle sorte que jamais il n’eût été possible de la détruire et de revenir sur le passé.

Pour donner à ces décrets la forme législative, pour les rédiger, les promulguer et les exécuter, ce même gouvernement provisoire, dont la dictature a été si funeste, n’eût dû posséder aucun pouvoir propre, ni le droit de faire des lois ni la faculté de modifier ou de paralyser celles émanées du peuple souverain. Transformé en une simple commission exécutive, fonctionnant publiquement, l’unique mission, mais le devoir impérieux de cette commission eût consisté à faire exécuter, sous la responsabilité personnelle de chacun de ses membres, les décrets du peuple dictateur.
Puis, lorsque les citoyens se seraient vus obligés de retourner à leur travail ordinaire, en attendant l’organisation des institutions décrétées le premier jour, et afin de pourvoir aux besoins urgents qu’en pareil cas les circonstances rendent toujours nécessaires, le peuple de chaque quartier de Paris se fût réuni par sections, dans des salles disposées à cet effet par l’administration municipale, chaque soir, à la même heure, fixée d’avance.
Et afin d’éviter la divergence des résolutions et l’anarchie qui en résulterait, une commission centrale, siégeant en permanence à l’Hôtel-de-Ville, et composée des délégués de chaque section, eut, d’une part, arrêté un ordre du jour uniforme, d’après les propositions faites dans les sections, et d’autre part, constaté les résultats généraux des votes réunis sur chaque point mis en délibération.
Enfin, cette commission législative centrale eut transmis les lois votées par la majorité des sections, à la commission exécutive chargée de les promulguer et de les faire exécuter.

Ainsi, toujours dans l’hypothèse que nous avons prévue, et dont nous attendons la réalisation, voici, selon nous, de quelle façon devrait être rédigé le second décret, après celui qui aurait proclamé la République.

Au nom de la France
Le peuple parisien,

Considérant que si les précédentes révolutions ont avorté, c’est parce que le peuple les a abandonnées à des dictateurs individuels ou collectifs autres que lui-même, et qu’il a ainsi réédifié le principe monarchique ou oligarchique qu’il venait de renverser ; et afin de rendre à jamais impossible le retour des faiblesses, des trahisons, des lâchetés, sous lesquelles la cause populaire a succombé deux fois, après les victoires stériles de 1830 et de 1848.

Décrète :

Article 1er. – Le peuple de Paris, émanation de la France entière, exercera le pouvoir dictatorial, directement et sans délégation, jusqu’à ce que l’exercice de la souveraineté soit organisé aussi promptement que possible sur la tête du peuple français, dans tout l’étendue du territoire de la République.

Art. 2. – L’exécution des décrets du peuple dictateur est confiée à une Commission qui siégera à Paris, en permanence et publiquement.
Cette Commission n’a, par elle-même, aucune autorité ; elle ne peut prendre aucune délibération législative ; elle n’a d’autre mission que d’exécuter les décrets du peuple dictateur, à peine de nullité absolue des décisions et de mise hors la loi de leurs auteurs.

Art. 3. – Dans chaque quartier de Paris, il sera institué immédiatement une assemblée populaire, où les citoyens inscrits sur le registre civique se réuniront publiquement, chaque soir, à huit heures précises, pour délibérer et voter, sous la direction d’un bureau composé de trois membres élu au commencement de chaque séance.

Art. 4. – Chaque section déléguera deux de ses membres pour former une commission centrale qui se réunira touts les matins à l’Hôtel-de-Ville, à l’effet de fixer un ordre du jour commun à toutes les sections et le leur communiquer, formuler en décrets le résultat des délibérations, et les transmettre à la commission exécutive, qui les promulguera de suite, et les fera exécuter ponctuellement.

Art. 5. – Chaque section pourra, sur l’initiative d’un de ses membres, proposer des projets de lois et l’assemblée générale des délégués ; mais ces projets ne pourront être soumis aux délibérations des sections que par l’intermédiaire de l’assemblée des délégués ; et aucune section ne pourra à peine de nullité, statuer législativement que sur l’ordre du jour qui sera dressé par cette assemblée.

En procédant ainsi, le peuple pourra lui-même pourvoir à ses propres besoins ; à ces besoins que lui seul connaît, que lui seul veut sincèrement satisfaire.
Il voudra, avant tout, parer aux dangers qui résultent toujours d’une crise sociale, et prendre des mesures telles qu’il n’y ait pas un seul jour de chômage.
Nous indiquerons demain les moyens qui nous semblent les plus convenables pour atteindre ce but.
Nous répondrons en même temps aux dernières observations de l’Opinion nationale.




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