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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Gustave Flourens
La Marseillaise N°24 - 11 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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GENDARMERIE ET POLICE

Ceux qui devaient servir uniquement à maintenir la sécurité publique, à protéger les citoyens honnêtes contre les voleurs et les assassins, ayant été employés par l’empire à persécuter, à arrêter, à frapper même ses adversaires politiques, il en est résulté ceci :
La population parisienne a pris en haine tous ces gens-là, et les a confondus dans un commun anathème.
Ce n’est pas nous assurément qui voudrions réhabiliter les sauvages, armés de casse-tête, rendus féroces par la peur, dont les exploits hideux ont déshonoré Paris au mois de juin dernier.
En vain l’on rappellerait tout ce que nous avons écrit, dans cette Tribune militaire même, des moyens épouvantables employés pour briser les plus fiers courages, les meilleurs caractères dans l’armée, et asservir par le silo, le quart de pain, la barre, la crapaudine, tous les soldats à la discipline bonapartiste.
En vain l’on nous dirait : Voilà les fruits du système ; des hommes, ainsi démoralisés systématiquement, doivent en venir tuer en aveugles, à la voix de leurs chefs,à assommer père et frères sans hésitation ni remords.
Non, jamais nous n’amnistierons ceux qui ont frappé le peuple parisien en juin. Nous aurions bien plutôt indulgence pour les jeunes soldats, surpris par un ordre barbare, qui ont fusillé les ouvriers d’Aubin et de la Ricamarie.
Indulgence relative, s’entend ! Ces boucheries, ces assassinats d’hommes désarmés, nous voulons bien les oublier aujourd’hui, n’en rejeter le crime que sur les chefs.
Demain, nous ne les oublierons plus. L’armée, depuis Aubin et la Ricamarie, a eu le temps de réfléchir, de comprendre ; nous avons tous travaillé à lui restituer le sentiment de son devoir et de son intérêt véritable, de son vrai devoir, de sa responsabilité.
Nous avons foi en son intelligence et ne doutons plus d’elle !

* * *

Mais, si nous voulons voir renaître dans les subalternes le sentiment de leur dignité, de leur indépendance vis-à-vis d’ordres inhumains, nous devons les aider à se reconquérir eux-mêmes.
Les repousser par des sarcasmes et des injures, serait indigne de nous.
La Marseillaise s’en prend toujours aux institutions mauvaises, à ceux qui les ont fondées et les soutiennent, aux puissants du gouvernement qui en tirent profit.
Jamais aux petits, aux faibles, aux malheureux agents en sous-ordre qui souffrent de ces institutions et nous en font souffrir.
Ceux-ci elle les plaint, elle les aide à redevenir hommes ; c’est là son grand et essentiel devoir d’humanité.
Elle accueille les plaintes, les protestations, même des sergents de ville, des agents de police, pourvu que ces protestations soient sincères.
Et ne doutez point de leur sincérité, à ces pauvres gens, exécuteurs inconscients d’ordres inhumains. Nous ne parlons, bien entendu, ni de la centrale, de la brigade de sûreté, ni de ceux qui dirigent les hordes d’espions.
Nous parlons du pauvre militaire à qui on a offert, à l’expiration de son temps, une place dans la police, et qui y est entré, sans savoir ce qu’il faisait, uniquement pour ne pas perdre l’avantage de son temps de service.
Rappelez-vous que plusieurs de ces braves gens ont perdu leurs places aux élections de juin pour avoir voté avec indépendance, en citoyens et non en esclaves.
Perdre sa place quand on n’a pas d’autre gagne-pain possible, quand on a souvent femme et enfants à nourrir, perdre sa place pour voter en faveur de Bancel, ce n’est une médiocre preuve de courage.
Ollivier en ferait-il autant ?

* * *

Voici une lettre, évidemment sincère, de l’un de ces hommes que nous plaignons et que nous estimons :

Citoyen,

Vous permettez l’accès de votre Tribune militaire aux soldats de terre et de mer. Pourquoi en excluriez-vous les sergents de ville ?
La plupart des sergents de ville sont des soldats, esclaves eux aussi. Après un ou deux congés, on les a envoyés "dans leurs foyers." mais ils en manquaient (sic) absolument !
Se faire un foyer, cela n’es pas facile. Comment gagner sa vie ? On avait un état en entrant à la caserne, on l’y a oublié ! – Après tout, flâner dans la rue, l’épée au côté, le tricorne au chef, moyennant douze cents francs par an, ça vaut mieux que de se serrer la ceinture...
Croyez citoyen, qu’il y a sous la capote du sergent de ville, plus d’un cœur qui souffre, qui patiente, qui espère le retour de la "Belle" chantée par Dupont en 1848.
Pourquoi ne pas prendre la défense de cet ilote, le sergent de ville ?
Avec vous, citoyen, pour l’affranchissement de tous.

* * *

La gendarmerie est très malheureuse.
Elle souffre héroïquement, en silence, personne ne s’occupe de ses souffrances !
Lisez les rapports des inspecteurs, vous verrez que tous parlent de ses besoins en argent, de l’insuffisance complète des traitements, mais là s’arrête la sollicitude de ces messieurs.
Au commencement de ’lEmpire, on choyait la gendarmerie, on lui ordonnait de ménager les pauvres paysans. Mais, depuis que la dynastie s’est crue solidement établie, la gendarmerie et le paysan ont été traités de manière toute différente.
Aujourd’hui, est réputée bonne brigade celle qui a fait le plus de procès dans une année. Même, quand les contraventions ne se présentent pas d’elles-mêmes, on irait volontiers jusqu’à les provoquer.
Demandez aux paysans ! Demandez aux gendarmes ! Mais, non, les gendarmes n’oseraient pas vous dire tout ce qu’ils ont sur le cœur ; les paysans, habitués de longue date à la patience, souffrent et attendent.

* * *

Il fait beau voir un maréchal Vaillant qui, à lui seul, a la solde de quatre ou cinq cents gendarmes, parler du "dévouement de tous les instants, du zèle à toute épreuve, de l’abnégation sans bornes" de ces braves gens.
Eh bien, oui, maréchal, ils ont beaucoup d’abnégation, plus que vous peut-être, car ils ne sont payés que 700 francs par an, et ils ont plus à faire que vous.
Il est vrai qu’au moment des élections, le gouvernement sentant le besoin de stimuler le zèle des populations en faveur de ses candidats par un grand déploiement de gendarmes, promet à ces derniers une augmentation de 130 francs par an.
Mais, il a bien soin de ne pas tenir sa promesse, les gendarmes continuent à souffrir sans qu’on ait souci d’eux.
Les commandants, qui veulent de l’avancement, trouvent que tout est pour le mieux dans la meilleure des gendarmeries possibles, et font des rapports mirobolants.
Comment ne serait-on pas heureux, en effet, dans la gendarmerie ? Huit inspections générales par an, des manœuvres toute l’année, trotter en cercle sans étriers si l’on est cavalier, trotter en long autour de son officier si l’on est fantassin, et lui servir d’ordonnance, c’est-à-dire de domestique, changer à ses frais des effets de harnachement que le chef précédent, M. G..., trouvait fort bons, et dont M. L... ne veut plus entendre parler, tout cela n’est-ce pas le comble du bonheur ?
J’ai entendu, nous écrit un sous-officier de gendarmerie, un colonel dire ceci à un cavalier dont le manteau était encore fort bon et qui tenait fort peu à s’en acheter un neuf au prix de 70 francs : "Vous me parlez toujours de la misère de votre famille. Qu’est-ce que cela me fait que vos enfants ne mangent pas. Cela ne me regarde pas. Moi, je veux une compagnie chic" (textuel !).
J’en connais un autre qui est bête comme une oie et méchant comme une gale, et qui prétend descendre en ligne directe de la famille Buonaparte. (Cela nous paraît excessivement probable, et peut-être ce digne colonel a-t-il des droits au trône.)
Il passe sa vie à faire des circulaires autographes qui sont des modèles de despotisme, d’abus de pouvoir et de français de cuisine. (Il est donc bien de la famille !)

* * *

Vous voyez qu’on est très heureux dans la gendarmerie, et que rien n’y manque, en fait de plaisirs.
Rien, excepté les sujets pour s’y enrôler. Les régiments ne veulent plus de la gendarmerie, les démissions s’y succèdent.
Dans deux ans, si les choses continuent à marcher du même train, l’empire aura autant de peine à recruter sa gendarmerie qu’Ollivier en a eu à recruter son ministère.

Gustave Flourens

- - -

Nous recevons la réclamation suivante d’un ouvrier d’artillerie :

Nous gagnons en moyenne 60 centimes par jour pour 10 heures de travail. Sur cette triste rétribution, j’ai, ainsi que mes camarades, économisé l’argent nécessaire pour l’achat d’une paire de bottes, parce que l’on n’est pas très satisfait d’avoir une paire de Godillots pour se chausser. Or, pour nos étrennes, sans doute, le lundi 3 janvier, on nous les a prises sous nos lits, pendant que nous étions au travail, par ordre de notre capitaine. Ce brave homme nous a menacés de ne nous les rendre que quand nous irons en congé, et même de nous les brûler. A-t-il le droit de nous les brûler de nous les garder jusqu’à cette époque ?
C’est ce que je désirerais vivement savoir.

Il est inutile de dire à notre correspondant que son capitaine n’a aucun droit sur ses bottes. Procédé par trop bonapartiste..., à propos de bottes, comme en 1852 à propos de République.

G.F.




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