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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Questions sociale - Millière
La Marseillaise N°24 - 11 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans la Réforme d’aujourd’hui M. Emmanuel Delorme annonce à la ville et au monde, que la Marseillaise "vient de se fonder ;" qu’il "ne lisait pas ce journal" (fi donc !) mais que, par hasard, il vient de lire l’article dans lequel nous disons que l’autorité est incompatible avec la liberté, et il nous demande des explications sur ce que cela signifie.
Nous sommes fort embarrassés pour répondre convenablement à cette question : parce que, si elle est faite sincèrement, nous ne voudrions pas, en lui rappelant des vérités vulgaires à la façon de M. de la Palisse, décourager un homme de bonne volonté qui désire s’instruire, et que si, au contraire, ce n’est qu’un moyen indirect de démontrer la thèse que soutiennent, depuis dix-huit ans, les libéraux césariens, nous devons attendre des explications intelligibles ; car, nous l’avouons très humblement, nous n’avons rien compris à cette prose qui nous reproche de "faire des phrases et des théories, c’est tout un, et qui veut qu’on se contente "d’exposer ces faits desquels résulterait la science sociale."
"Il faut parler net, une bonne fois, que ce soit pour toutes, et sans phrases, sans longueurs" dit le rédacteur de la Réforme. Nous sommes de son avis sur ce point, et nous le prions lui-même, néophyte ou contradicteur, de vouloir bien mettre son précepte en action.

Revenons à l’Opinion nationale.

Nous sommes de l’avis de M. G. Guéroult : les objections qu’il a bien voulu nous adresser n’ont pas été sans utilité ; mais qu’il nous permette de le lui dire, nous n’envisageons pas le résultat de la même manière que lui.
Deux points restent en question entre nous : qui sera juge des facultés et des besoins ? Et comment pouvons-nous comparer la société générale à la famille domestique, dont le chef est désigné visiblement par la nature elle-même ?
Sur le premier point, nous avons déclaré que chacun est seul juge de ce qui lui convient, et nous maintenons notre proposition, parce que nous ne reconnaissons à aucune autorité quelconque, ni le droit d’assigner à l’individu sa part dans les travaux et dans les produits, puisque ce serait la destruction de sa liberté, ni le pouvoir de le faire avec exactitude, puisque cette part est déterminée par sa propre organisation physique et morale.
Mais de ce que nous laissons l’individu seul juge de ce qui convient à son organisme, il ne s’en suit pas que nous lui reconnaissions la faculté d’en abuser impunément. Toute loi doit avoir une sanction, et la violation des lois de la nature entraîne des peines que la nature se charge elle-même d’appliquer.
Ainsi, par exemple, l’oisiveté ou l’excès de travail, les privations ou les jouissances extrêmes, ont toujours des conséquences qui suffiraient pour prévenir les abus dans une civilisation harmonique où ces excès ne seraient pas provoqués par des excès contraires.
Un organe qui ne fonctionne pas s’atrophie, et l’oisiveté est une cause d’étiolement aussi bien moral que physique ; au contraire, les excès de fatigue épuisent l’organe, et si la fatigue est générale elle entraîne la mort plus ou moins rapidement.
Quelle est la principale cause de l’ivrognerie ? La privation des aliments alcooliques nécessaires, dans une certaine mesure, à notre nutrition. Et quelles sont les suites ordinaires des excès d’alimentation ? L’indigestion souvent, et en tout cas, une détérioration lente qui finit par détruire l’organisme que cette même alimentation avait précisément pour but de conserver.

En attendant l’époque, très éloignée sans doute ; où la société n’aura plus besoin d’autres lois que celle de la nature, les hommes seront longtemps encore dans la nécessité de réprimer eux-mêmes des abus commis soit dans la production, soit dans la consommation ; mais bien loin d’infirmer la règle que nous avons posée, ces exceptions la confirment, et, sans entrer dans de longs développement à cet égard, qu’il nous suffise de faire remarquer ce qui se passe dans certaines circonstances de la vie actuelle. Ce sont des exemples vulgaires mais qui n’en sont que plus concluants.
Lorsque, à une table commune, les mets ne sont pas suffisants pour satisfaire tous les convives, comme sur un navire en détresse, chacun comprend qu’il doit restreindre sa part, et celui qui ne se conformerait pas à cette loi de la nécessité, y serait rappelé par les autres. Quel est celui qui oserait assouvir son appétit, à côté de ceux qui mourraient de faim ? Et, en tout cas, le sentiment de la justice n’autoriserait-il pas les autres à exiger ce qu’en terme de procédure on appelle une distribution par contribution proportionnelle ?
Si, au contraire, la table est couverte de mets assez nombreux et assez variés, chaque convive y puise selon ses goûts et son appétit, et lors même qu’il en abuse, les autres ne manifestent leur désapprobation que par le blâme de la gloutonnerie et le mépris de celui qui s’avilit ainsi, car cela ne les expose à aucune privation ; et encore si un convive élevait la prétention d’accaparer pour lui seul un mets entier, il encourrait la réprobation même de ceux qui n’auraient pas voulu y goûter.

Nous avions déjà invoqué l’exemple de la famille unie sous les lois de la communauté et dont chaque membre assimile, selon ses besoins personnels, sans se préoccuper de la quantité qu’il a fournie ; et M. G. Guéroult nous objecte que la société doit être régie par d’autres lois, parce qu’elle n’a pas, comme la famille, un père, des majeurs et des mineurs.
Signaler une analogie, ce n’est pas établir une identité. Nous n’avons jamais prétendu que la famille et la commune forment deux sociétés parfaitement semblables ; mais nous avons affirmé et nous maintenons que le principe de répartition adopté au foyer domestique est conforme à la loi naturelle, et que cette loi est parfaitement applicable à la société générale.
Sans doute, il n’en résulterait pas immédiatement le bonheur complet ; mais si l’humanité ne produit pas encore tout ce qui lui est nécessaire, du moins que, comme dans une famille besogneuse, chacun ait une part proportionnelle de ce qui compose le patrimoine commun, et qu’on ne voie plus des multitudes de malheureux producteurs épuisés par la misère, à côté du luxe insolent de quelques oisifs.

M. Georges Guéroult m’oppose, à son tour, l’exemple des nombreuses tentatives d’application de nos principes faites à différentes époques et qui toutes ont misérablement échoué.
Si je proposais de recommencer l’une de ces tentatives, ou même d’essayer un nouveau système, je comprendrais l’objection ; mais en quoi la fausse application d’une loi peut-elle condamner la loi elle-même ?
Si nous examinions chacune des expériences citées par mon contradicteur, il me serait facile de démontrer que dans les conditions où elles ont été faites, pas une seule ne pouvait réussir ; mais cette démonstration n’est pas nécessaire, puisque nous avons nous-même déclaré que nous ne croyons pas à la possibilité d’appliquer nos idées par des essais particuliers, fussent-ils conçus et exécutés dans les meilleures conditions de succès.
A notre avis, les principes de droit naturel que nous avons énoncés ne peuvent être appliqués que par l’introduction qui sera faite successivement dans les lois générales, de celles de leurs conséquences pratiques dont le peuple souverain reconnaîtra la justesse et l’opportunité.

Les observations qui précèdent ne nous laissent pas assez d’espace pour que nous puissions indiquer aujourd’hui celles de ces conséquences qui sont immédiatement applicables à la société actuelle. Nous en continueront l’étude dans le prochain numéro.




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