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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Gustave Flourens
La Marseillaise N°26 - 13 Janvier 1870
Article mis en ligne le 30 décembre 2017
dernière modification le 26 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA MARINE

Il n’est aucun point du globe où l’empire n’ait semé des victimes, des hommes de cœur qui expirent en le maudissant !
Là-bas, dans l’autre hémisphère, à la Nouvelle-Calédonie, c’est ce jeune homme, Berezowski, qui meurt de la poitrine, Berezowski, le fils héroïque de la Pologne qui a voulu venger sa mère assassinée par un tyran !
En Amérique, ce sont les meilleurs citoyens français qui succombent au climat malsain de Cayenne et à l’amer regret de la patrie perdue !
En Afrique, nous avons vu des hommes que l’on attachait tout nus, les pouces des pieds et des doigts liés derrière le dos, puis que l’on frappait à grands coups de cordes armées de nœuds. Des hommes que l’on descendait dans une sorte de bouteille creusée en terre, dans un silo à demi-nus, et qu’on y laissait sans nourriture pendant trois journées entières, tellement entassés les uns contre les autres qu’ils devaient se tenir debout ; d’autres hommes rivés par les jambes à une barre de fer ; et ainsi exposés au soleil et à la pluie, à la chaleur du jour, au froid de la nuit.
L’Algérie est le bagne de l’armée de terre. Pour prévenir toute sédition parmi les troupes, pour plier tous les caractères, même les plus rebelles, à l’obéissance passive, l’empire emploie les moyens héroïques.
Imaginez de pareils traitements employés contre le plus infâme des assassins, contre un Troppmann. Il n’y aurait qu’un cri d’indignation universel contre ce rétablissement de la torture. Mais que l’empire traite ainsi d’excellents jeunes gens, nos frères, nos amis, personne ne réclamera !
Passons au bagne de l’armée de mer au Sénégal.
Sol pestilentiel et aride, terre ingrate, sans cesse arrosée de notre sang, engraissée de nos cadavres et pourtant toujours infertile, le Sénégal est devenu un immense ossuaire où sont ensevelis des milliers de nos frères !

Vive la grande République !
Paix aux morts endormis dans la tombe stoïque !
Paix au sombre Océan qui mêle sous les cieux
La plainte de Cayenne au sanglot de l’Afrique !

Voyez, courbés sur ces marais méphitiques, sous le soleil ardent des tropiques, ces jeunes gens qui travaillent, travaillent dès le matin, et travaillent encore le soir. Ils sont inondés de sueur, et chaque goutte de cette sueur c’est un peu de leur jeunesse, c’est un peu de leur vie qui s’en va.
Celui-ci tombe, en criant : "Ma mère ! oh mère, je ne te reverrai donc plus." L’insolation l’a frappé ; pauvre adolescent, presque un enfant encore, derrière cette touffe de broussailles on creuse un trou et on l’y étend.
Mais voici venir la grande épidémie, la fièvre, et alors ils tombent par centaines, par milliers, ces infortunés, envoyant un dernier adieu à leur pays, à leurs parents, à leurs amis !
Ainsi finissent les disciplinaires de la marine. Qu’ont-ils fait cependant pour mériter ces supplices, cette mort épouvantable ? Celui-ci, dans un moment de colère, a répondu à un de ses chefs, qui l’insultait ; celui-la n’a pas courbé la tête assez bas sous le joug. La plupart ont osé penser.

Penser, nous écrit un de ces esclaves, c’est le plus grand crime à l’armée. Demander non pas la liberté, mais quelque allégement aux souffrances morales que nous éprouvons, est un forfait impardonnable pour nous.
On nous jette bien vite un bâillon sur la bouche, on nous embarque à bord du premier navire en partance, et tout est dit. La mort, ils le savent bien, fera aisément justice de nos velléités libérales.
Voilà, citoyen rédacteur, pourquoi nous nous taisons. Mais, nous sommes de cœur avec vous, et nous aspirons au jour où il nous sera donné de combattre à vos côtés, tous, aussi bien les matelots que les soldats !

* * *

Dans la nuit du 20 au 21 décembre, à l’heure même où, aux bureaux de la Marseillaise, nous écrivions notre article sur les Marins, cent vingt hommes sombraient avec la Gorgone, presqu’en vue de Brest.
Nous écrivions, en ce moment, que, parmi les officiers de la marine impériale, plusieurs sont meilleurs théoriciens que praticiens, et ne parviendraient jamais à manier leur bâtiment sans l’aide des timoniers si injustement condamnés à l’infériorité de grade.
Hélas ! combien la tempête nous donnait cruellement raison. Cent vingt hommes, pleins de force, de vie, de santé, sentaient en cette minute suprême l’eau froide de l’Océan glacer leurs membres, écraser leurs poitrines et y éteindre la respiration.
Mage, qui commandait à ce bord funeste, avait trente trois ans. Et il y avait là de vieux marins, pleins d’expérience et de savoir-faire maritime, qui ont peut-être donné à ce commandant des conseils excellents pour éviter le danger. Conseils non suivis, bien entendu ; comment un homme qui peut envoyer ses subordonnés au Sénégal s’abaisserait-il jusqu’à écouter leurs conseils !
Mage était sujet au mal de mer, au mal de mer qui paralyse toute intelligence et toute volonté. Lullier l’a connu et nous apprend ce détail épouvantable : la vie de cent vingt hommes dépendait du mal de mer d’un officier !
Que nous importent ses explorations du Niger, ses campagnes du Sénégal, cet officier aurait dû rester marin d’eau douce, cordonnier, boulanger, n’importe quoi, plutôt que d’accepter le commandement d’un vaisseau.
Ce désastre nous rappelle celui de la Sémillante, d’où pas un homme également n’échappa, ne put venir nous apprendre par quelle faute le commandement avait tout perdu !

* * *

Et cependant, notre marine est pleine d’officiers instruits, intelligents, doués de toutes les meilleures qualités maritimes, naturelles et acquises.
Mais, grâce au système de favoritisme, de mandarinisme impérial qui donne tout en France, ils n’ont en partage que l’ennui, les fatigues, le désespoir. Ils naviguent pendant de longues années sans revoir la France, et avancent moins vite en grade que les habitués du ministère.
C’est ici, encore l’état-major bonapartiste qui est mauvais et qui gâte tout.
Amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine et des colonies, sachez combien l’on vous maudit dans tous les équipages de la flotte et dans toutes les colonies.
Matelots et officiers souffrent, et ne voient aucun terme à leurs souffrances, tant que l’Empire durera. En vain les journaux impérialistes affirment que le gouvernement a beaucoup fait pour la marine, on sent bien qu’en réalité il l’a rendue plus malheureuse !
Les colonies, ah ! il nous faudra traiter à part ce triste sujet. Vous savez qu’elles nous coûtent au lieu de nous rapporter, ce qui est l’inverse des colonies anglaises.
Et cela tient uniquement au régime impérialiste qui en écarte par son despotisme les colons libres, et y fait mourir sous les supplices les populations indigènes.
En Cochinchine, par exemple, combien de milliers d’Annamites ont été mis à la question. Ils reçoivent de dix à cent cinquante coups de rotin sur le dos. A cent coups les os apparaissent, entièrement dénudés, et il est inutile alors de leur faire grâce de la prison. Car, la gangrène, sous ce climat torride, se met à leurs plaies, et les achève bien vite.
Il est vrai qu’un amiral a aboli, il y a quatre ans, cet affreux supplice, après que l’on en a eu assez usé ? Mais, a-t-on cessé de faire travailler en plein soleil, à l’heure de midi, les militaires punis, ce qui est mortel aux Européens ? A-t-on cessé de les attacher, pendant deux jours à la barre, s’ils ont le malheur de lever la tête pendant le travail ?
A-t-on cessé enfin de faire mourir ces pauvres jeunes gens des fièvres paludéennes contractées dans les marais du fort du sud ?
Ce gendarme nommé Pueblo, qui est mort à l’hôpital de Saint-Mandrier, à Toulon, avec un affreux délire causé par le remords des supplices qu’il avait infligés, en Cochinchine, à ses victimes, n’a-t-il pas eu d’aussi cruels successeurs ?
Allons, messieurs les impérialistes, un peu de pitié, de grâce. Donnez des ordres moins inhumains. Nous ne sommes guère disposés à la reconnaissance envers vous.
Eh bien, pourtant, nous vous serions reconnaissants si vous torturiez moins nos frères de l’armée.

Gustave Flourens

Un de nos correspondants nous écrit que le fils d’un commissaire général de la marine a pu commettre un faux en écriture privée, fabriquer un mandat de cinq mille francs avec signatures contrefaites, et qu’il en a été quitte pour un blâme.
Ce personnage intéressant aurait même conservé sa place d’employé principal.
Sans indiscrétion, est-ce vrai !
Nous qui avions toujours cru jusqu’ici qu’il n’y avait parmi les fonctionnaires de l’empire que d’honnêtes gens. Hélas ! Nous voilà bien désillusionnés.

G. F.




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