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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°30 - 17 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’homme ne pourra parvenir à son complet développement, la vie individuelle ne s’épanouira dans toute son expansion, que par le concours de l’humanité toute entière, dans l’espace et dans le temps, c’est-à-dire par la collaboration de tous les membres de la génération présente, utilisant l’héritage des générations qui l’ont précédée.
Mais l’association universelle du genre humain ne peut pas être régie par une seule administration centrale ; les lois varient comme les besoins de l’homme, selon l’état de civilisation de chaque contrée. De même que la nature, l’organisation sociale doit présenter la plus grande variété dans l’unité.

Considérée au point de vue de son véritable objet, une seule division sociale est réellement nécessaire, c’est celle qui réunit les conditions de la vie sur le lieu même où l’individu existe, c’est-à-dire la Cité ou la Commune.
Toutes les autres divisions, cantons, départements, provinces, nations, sont des rouages administratifs, intermédiaires plus ou moins utiles entre la commune et l’humanité, mais qui ne sont pas absolument indispensables, et dont le nombre et la constitution n’ont qu’une importance relative.

Parmi ces divisions administratives du globe, il en est une à laquelle l’état d’hostilité des gouvernements attribue un caractère particulier et très important, c’est la Nation.
En quoi consiste cet organisme social ?

Aujourd’hui la Nation est la forme la plus élevée de l unité politique.
Jusqu’à notre époque, la Nation a été considérée comme simple matière de possession ; elle a subi toutes les conséquences de l’appropriation individuelle.
Objet de trafic, matière à exploitation, le peuple a été dévoré par les exactions de ses maîtres, vendu ou échangé comme un troupeau attaché à la terre, cédé en dot ou partagé entre les héritiers de ses propriétaires.
Appât offert à l’avidité ou à l’ambition, il a été livré à toutes les horreurs du massacre et du brigandage sous le nom de guerre, du vol et du pillage sous le nom de conquête, de l’arbitraire et de l’oppression sous le nom de gouvernement.

Lorsqu’ils sont rassemblés au hasard par l’ambition des conquérants,les éléments des nationalités se dispersent de la même manière ; s’ils constituent une force, ce n’est pas pour le bonheur du peuple, c’est un instrument plus puissant entre les mains des maîtres de la terre, et l’histoire des monarchies n’est que le récit des désastres causés par les guerres que les potentats se font entre eux ou qu’ils font à leurs propres sujets.
Le principe monarchique de l’appropriation des peuples est désormais condamné par la conscience et la raison, mais en fait il règne encore sur presque tout l’ancien continent. Il est le dogme des partis qui se disent légitimistes, la base des gouvernements par la grâce de Dieu : il a été la cause des guerres qui ont ensanglanté l’Europe sous ce régime que son auteur a défini avec un si rare bonheur d’expression : l’empire c’est la paix.

Pourquoi tant de flots de sang et d’or ont-ils été répandus sur les côtes de la mer Noire ? Pourquoi les hommes se sont-ils massacrés sans motifs, par centaines de mille, et ont-ils épuisé tant de milliards, brûlé tant de villages, ravagé tant de ville, dévasté tant de provinces ? C’est parce qu’il y avait un homme qui, sous le titre d’empereur de Russie, était maître de vastes états ; qui pouvait disposer, comme de sa propre chose, de toutes les forces des nations asservies à son pouvoir, et qui, ne trouvant pas sa domination assez étendue, voulut s’emparer des domaines qu’un autre "monsieur" selon son expression, possédait sous le titre d’empereur des Turcs.
Et la guerre d’Italie, la guerre d’Allemagne, la guerre du Mexique, quelles en ont été les causes ? Auraient-elles eu lieu si les peuples n’étaient possédés et exploités par des maîtres dont l’ambition n’est pas satisfaite, et qui veulent étendre sur le dos d’autres populations voisines ce gourdin qu’on appelle un sceptre ?

Les nations tendent à se constituer par l’association politique des populations établies sur une partie du territoire dont le périmètre est tracé par la configuration topographique du sol.
Tous leurs efforts convergent vers l’unité politique. Ce mouvement est seul légitime. Toute action ayant pour objet de l’arrêter ou de le faire rétrograder est un crime de lèse-humanité.
Mais ce mouvement ne doit pas être le résultat de la contrainte ; il ne doit se produire que par la libre volonté des populations.
Et chaque pas fait vers ce but est un progrès accompli ; il constitue un droit que nul ne peut légitimement enlever à la nation.
Les populations ont toujours la faculté de ne pas incorporer leur territoire dans celui de la nationalité dont il est destiné, par sa situation géographique, à faire partie ; mais lorsque le fait de la réunion s’est accompli conformément à cette règle de droit naturel, le peuple lui-même, fût-il unanime, ne pourrait plus le détruire, parce que la génération présente ne peut pas abandonner le progrès acquis aux générations futures.

Si la nation n’a pas le droit de séparer des parties constitutives de son territoire, cela est moins encore permis à l ’une de ses fractions.
L’association nationale n’est pas une confédération ; elle est formée non d’unités territoriales, mais de personnes individuelles ; les membres de la nationalité peuvent y rester ou la quitter comme il leur plaît, mais il n’en est pas de même de ses fractions territoriales, provinces ou communes.
La réunion d’une province dépend sans doute de la volonté de ses habitants, mais elle n’est légitime qu’autant qu’elle se fait conformément aux conditions de la situation géographique. C’est l’exécution d’une loi naturelle, gravée dans le sol lui-même, et quand par le progrès de la civilisation, elle se trouve accomplie, on ne pourrait en détruire les effets sans reculer vers le passé.

A plus forte raison les princes, les rois, les empereurs ne peuvent-ils, par la violence ou par des traités, disposer de l’existence des nations, les démembrer, en séparer les éléments ou les réunir arbitrairement, selon des intérêts contraires à la loi tracée sur le sol par la nature elle-même.
Les nations étant ainsi constituées sur le territoire assigné à chacune d’elles, quelles règles doivent présider aux relations internationales ?

(à suivre)




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