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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°32 - 19 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’ARMÉE

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N’y a plus de guerre :
Tous les rois sont morts...

J’ai toujours été frappé de ces deux vers d’une chanson populaire que chantent les paysans sans en apercevoir la naïve profondeur.
Oui, les rois sont la cause principale, presque exclusive de ce fléau, le plus horrible sans contredit, le plus épouvantable, qu’on appelle la guerre.
Si l’on veut éviter la guerre, si l’on veut établir le règne de la paix universelle, il faut donc commencer par supprimer toutes les monarchies.

Jusque là, les peuples sont exposés à être encore, – comme ils l’ont toujours été, comme ils le sont à chaque instant, – broyés sous les pieds des rois et de leurs chevaux. Tant qu’il y aura des monarchies, les populations se verront ravagées par des guerres qui ne les intéressent pas ; leurs enfants les plus vigoureux, les plus intelligents, seront enlevés au travail et envoyés à la boucherie pour soutenir la cause, souvent honteuse, de leurs oppresseurs ; ils iront s’entr’égorger sans haine, sans motifs, sans même se connaître pour satisfaire l’ambition, la cupidité des uns, les passions ou les caprices des autres.
Tant que les nations européennes n’auront pas constitué la fédération de leurs Etats-Unis, la République française sera donc dans la nécessité d’entretenir une force armée pour sa propre sécurité et pour la défense des peuples qui invoqueront son appui afin de s’affranchir eux-mêmes.
De quelle façon cette force militaire doit elle être organisée ?

De même que toutes les autres branches de l’administration, les institutions militaires doivent être en harmonie avec les principes de la constitution nationale.
Dans les états monarchiques, l’armée est, entre les mains du prince, un instrument à double fin : elle est destinée à maintenir ses sujets sous le joug et à soutenir sa cause dans ses luttes contre ses voisins.
Sous un tel régime, la force publique est entièrement à la disposition du maître ; par conséquent, il faut qu’elle soit recrutée, soudoyée et commandée par lui.

Machines puissantes au service du despotisme, ces armées épuisent à son profit toutes les forces vives de la nation ; elles absorbent au préjudice du travail productif, le plus clair des richesses sociales, et elles enlèvent à chaque génération la partie la plus active des hommes dont elles détruisent la carrière et souvent la vie.
Mais les armées permanentes sont indispensables aux dominateurs des peuples ; elles forment la seule puissance des empereurs et des rois, le soutien de leur despotisme à l’intérieur, leur appui à l’extérieur.
Sans les armées mercenaires un tyran ne régnerait pas un seul jour, car il n’est, par lui-même, qu’une individualité infime, souvent inepte ou ignoble ; et, en tout cas, s’il ne puisait pas dans ses troupes la force qui lui manque, il serait incapable, soit de maîtriser ses sujets, soit de donner carrière à son ambition.

Dans une République,la force militaire a un but tout différent ; elle est exclusivement destinée à la protection du pays, à la défense de son indépendance et de sa liberté, ou de celle des autres peuples, ses alliés.
Or, ces nations n’ont rien à conquérir par la violence ; si leur territoire n’est pas définitivement constitué, elles le complètent par le libre consentement des populations ; et ce n’est point par les ravages de la guerre, c’est par les bienfaits de la civilisation qu’elles étendent leur influence morale au dehors.
A l’intérieur, ces nations s’administrent par elles-mêmes ; dès lors, il ne peut jamais s’élever d’antagonisme entre le peuple et son gouvernement, et l’autorité publique n’a pas besoin d’une force qu’elle ne pourrait employer que contre elle-même, puisque le gouvernement et le peuple ne font qu’un.
Sous un régime démocratique, l’armée est donc inutile pendant la paix ; en temps de guerre, chaque citoyen devient soldat pour concourir à la défense du pays.

Dans les royautés constitutionnelles, dont le gouvernement est composé de monarchie et d’aristocratie ou d’oligarchie, les deux formes d’organisation de la force publique sont combinées, et la garde nationale et l’armée soldée y participent proportionnellement au degré de liberté dont jouit la nation.

Conformément à ces principes, l’une des premières mesures de la République française sera :
La suppression des armées permanentes ;
L’abolition du recrutement ;
Et l’organisation de la garde nationale.
En conséquence, le jour même de la Révolution, le peuple dictateur décrétera ce qui suit :

Article 1. – L’armée permanente est supprimée.
Art. 2. – La conscription et l’inscription maritime sont abolies.
Art. 3. – Les militaires de toutes armes et de tous grades sont licenciés.
Ceux qui désirent rester au service de la République seront employés dans les administrations destinées à pourvoir aux moyens de défense nationale, mais sans qu’ils puissent être organisés militairement.
Les officiers et les sous-officiers qui présenteront des garanties de civisme, seront préposés à l’organisation et à l’instruction et au commandement des gardes nationales.
Art. 4. – La garde nationale sera organisée immédiatement. Elle sera composée de tous les citoyens âgés de 20 à 50 ans.
Sont seuls exceptés, les citoyens incapables par leurs infirmités, ou empêchés par des fonctions publiques incompatibles, de faire le service.
Le remplacement est interdit.
Art. 5. – La garde nationale sera divisée en deux parties : la garde mobile et la garde sédentaire.
La garde mobile sera préposée à la garde des frontières et au service des places fortifiées.
La garde sédentaire sera divisée en classes, selon l’âge des gardes nationaux. Elle sera chargée du service intérieur, et elle formera les corps de réserve pour la défense du territoire.
Art. 6. – Pour acquérir l’instruction militaire, complément nécessaire, dans la phase actuelle de la civilisation, de toute éducation virile, chaque citoyen valide, âgé de vingt ans accomplis, sera tenu de faire, pendant une année, le service de la garde nationale mobile.
Après l’expiration de ce temps, chaque citoyen sera incorporé dans les cadres de la garde nationale sédentaire de la commune qu’il habitera.

Organisée d’après ces règles fondamentales, la garde nationale présentera une force de plus de trois millions de défenseurs du sol, et une avant-garde suffisante pour empêcher toute surprise et pour aider les autres peuples qui demanderaient notre appui.
La République économisera le quart du budget actuel.
Les familles, surtout dans les villes et les campagnes, les familles d’artisans et de cultivateurs ne se verront plus enlever leurs enfants au moment où ils commencent à fournir un travail productif.
Et, au lieu d’aller dans les garnisons perdre leur personnalité sous une discipline abrutissante, l’habitude du travail dans la servitude militaire, leur moralité dans l’oisiveté des casernes et des cabarets, les jeunes gens pourront désormais consacrer toute leur énergie à la prospérité du pays et à la régénération de l’espèce humaine.




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