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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire - Ulric de Fonvielle
La Marseillaise N°34 - 21 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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M. E. Ollivier, garde des sceaux, a cru devoir parler avant-hier à la Chambre de "la campagne qu’une certaine presse fait en ce moment contre l’armée."
Notre rédacteur en chef a répondu ; cependant, nous croyons devoir ajouter quelques mots, car M. Ollivier faisait sans doute allusion à la Tribune militaire de la Marseillaise.
M. Ollivier se trompe, notre campagne ne s’exécute pas contre l’armée, elle s’exécute au contraire en faveur de l’armée.
Nous voulons débarrasser ses rangs des parasites qui vivent aux dépens des soldats, et des tyrans qui lui rendent le service odieux.
En attendant l’abolition complète de l’armée permanente et de la conscription, ces deux objectifs de la démocratie, nous voulons rendre à l’armée ses institutions démocratiques.
M. Ollivier dit que nous refusons à l’armée tout courage civil, il se trompe encore.
Nous provoquons, au contraire, les soldats à nous dévoiler les actes arbitraires dont ils sont les victimes ou les témoins, et nous les engageons à le faire au mépris des périls qu’ils peuvent encourir.
Nous les engageons à tout braver pour faire enfin pénétrer la lumière dans ces arcanes ténébreuses trop longtemps fermées à toute investigation.
Que M. Emile Ollivier nous dise si c’est là méconnaître le courage civil des militaires ?
Mais nous sommes tranquilles ; M. Emile Ollivier est le seul à méconnaître le but que nous poursuivons ; les soldats ne s’y trompent pas, eux : nous n’en voulons pour preuve que les nombreux témoignages et sympathies qui nous arrivent de tous les corps de l’armée, et que la confiance dont nous honorent tous les malheureux persécutés.
Citoyens soldats, du courage, de la confiance ; nous initierons le pays et vos familles à vos douleurs ; nous leur ferons comprendre les injustices dont vous êtes victimes ; les violences qui vous accablent, et quand la lumière sera faite, votre cause, c’est-à-dire la cause de la liberté et du droit, sera gagnée, car il est des abus qui ne peuvent braver la lumière.
Alors nous demanderons à M. Emile Ollivier ce qu’il pense de notre "campagne contre l’armée".

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Le Rappel disait hier que les anciens militaires logés à la caserne Napoléon, après s’être concertés, ont adressé une réclamation tendant à obtenir le paiement des intérêts de leur prime de rengagement.
Naturellement, dans les circonstances actuelles, l’autorité se serait exécutée.
On nous dit aussi que deux régiments auraient quitté Paris d’une manière inopinée.
Nous ignorons si ce dernier fait est exact, et nous ne le reproduisons qu’à titre de bruit.

"Citoyens,
Je vous ai raconté, dans une lettre publiée par la Marseillaise du 7 janvier, l’atroce punition infligée à un soldat, coupage du crime de s’habiller en civil.
Je vais maintenant vous prier de me donner accès dans vos colonnes pour un fait personnel.
Je serai bref et je m’abstiendrai de toute réflexion.
Voici l’histoire :
C’est toujours dans la même année 1865. Le maréchal des logis-chef Gouttegata (aujourd’hui rentré dans le civil) m’avait prié comme ami et non comme supérieur de lui rendre le service de mettre en loterie un ouvrage important. Il voulait s’en défaire pour accomplir un grand acte de dévouement que je veux passer sous silence (mon ami ne me pardonnerait pas une indiscrétions à ce sujet).
J’étais très connu dans les deux régiments d’artillerie en garnison à Rennes à cette époque, et je comptais comme amis une grande majorité d’officiers et de sous-officiers des deux régiments : voilà le motif qui avait engagé Gouttegata à me charger de cette loterie.
Depuis trois ans que j’appartenais au régiment, j’avais vu maintes fois des camarades se charger de semblable besogne, sans que le but soit aussi louable que dans cette circonstance. On ne demandait aucune autorisation, et jamais punition n’avait été infligée à personne.
Je me mis en campagne, convaincu que je prêtais la main à une bonne action ; vous allez voir quel devait être le résultat.
Je fus rencontré par le capitaine adjudant major Baritaud, qui, s’étant enquis de ce qui me faisait me promener dans la ville avec de gros livres sous le bras, m’intima l’ordre de rentrer au quartier immédiatement.
Le soir même j’étais en prison (celle du quartier Saint-Georges, voir le numéro du 7 janvier), et je n’en sortais que quinze jours après.
Gouttegata fut consigné pendant le même laps de temps. J’étais simple soldat, on n’avait pas de ménagements à garder avec moi, d’ailleurs mon seul titre de gloire, que je me plais à citer quelque fois, c’est d’avoir toujours été considéré au régiment comme un mauvais garnement (style officiers supérieurs) comme une forte tête, désignation que me décernaient mes camarades.
Voilà pour aujourd’hui une preuve de plus à vous donner sur la façon d’entendre la discipline militaire.
Salut et fraternité,

Lucien Rabuel

Nous n’avons rien à ajouter au récit de M. Rabuel ; un soldat capable d’accomplir une bonne action ne pouvait rester impuni ; aux yeux de certains chefs, c’est un crime que d’avoir du cœur.

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Un de nos lecteurs nous écrit pour nous faire remarquer qu’aux termes de la nouvelle loi militaire la durée du service actif est fixée à cinq ans, et que cependant le contingent de l’année 1864, est encore aujourd’hui sous les drapeaux.
Lorsque pendant la discussion de la loi militaire l’opposition affirmait que la durée réelle du service était augmentée et portée à neuf ans, M. Niel, alors ministre de la guerre, fit entendre les plus énergiques protestations.
Le ministre insistait sur la différence qui devait exister entre le service actif et le service qui pouvait être exigé en temps de guerre seulement.
Or, nous ne sommes pas en temps de guerre, et cependant le service est dès aujourd’hui de plus de cinq ans.
Il est vrai que la garde mobile n’est pas encore constituée ; qu’on a peur de la réunir, et que cette institution à peine décrétée semble déjà abandonnée en principe.
Mais cela nous est indifférent ; le ministère Ollivier, qui, en sa qualité de ministère parlementaire, se croit dans l’obligation de faire observer si strictement la loi sur la presse, se croit-il le droit de suspendre, de sa propre autorité, les effets de la loi militaire.
Le ministère Ollivier qui doit inaugurer, suivant lui, l’ère de la justice, aurait-il deux poids et deux mesures, et ne ferait-il observer les lois que lorsqu’elles lui permettent de sévir contre ses ennemis.
Cela nous semble d’autant plus probable que nous avons lu dans le Propagateur de Lille, la nouvelle suivante, qui n’a pas été démentie :

Le Propagateur de Lille annonce que l’ordre vient d’être donné de reverser à l’artillerie et dans les arsenaux de Lille les chassepots qui avaient été destinés aux exercices de la garde nationale mobile.

La garde mobile créée par une loi est donc supprimée, en fait par un acte du pouvoir personnel ; les soldats qui sont sous les drapeaux y resteront neuf ans au lieu de cinq, et nous sommes toujours et plus que jamais, sous le règne du bon plaisir.




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