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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°34 - 21 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA COMMUNE

La commune est l’association intégrale des personnes groupées sur la partie circonscrite du territoire où elles établissent leur demeure, pour réunir et combiner les moyens nécessaires à l’accomplissement de la vie individuelle.

Nous l’avons déjà dit, la commune constitue l’unité sociale, comme la nation forme l’unité politique. C’est au sein de la commune que l’homme exécute tous les actes de son existence ; c’est là qu’il naît, qu’il se développe par l’éducation, qu’il agit, qu’il vit et qu’il meurt.
Pour l’individu, tout se concentre dans le lieu qu’il habite ; la patrie, l’humanité sont dans ce coin de terre, théâtre de son activité, sanctuaire de ses affections. C’est là qu’il travaille, qu’il souffre et qu’il aime. Ce qui l’entoure est plein de sa personnalité ; il y retrouve ses souvenirs, il y place ses espérances, il y a mis ses sentiments, la meilleure partie de lui-même, et jusqu’aux objets inanimés : le sol, les arbres, le toit qui abrite ceux qui lui sont chers, tout l’attache à ce foyer de la famille sociale par les liens de la plus intime sympathie.

Aussi les communes ne sont elles pas, comme les autres divisions administratives de la nation, une simple conception de l’esprit, une création de la loi ; elles existent par elles-mêmes, comme des entités nécessaires ; elles se sont formées spontanément par la libre réunion de leurs membres, sur le point du territoire qui semble à chacun d’eux le plus convenable à ses goûts et à ses intérêts ; et, en réglementant les communes, la loi ne fait que consacrer un état de choses préexistant.
La commune doit donc être le principal objet de la sollicitude du peuple législateur. De son organisation dépend le bien être des citoyens, par conséquent aussi la prospérité nationale.

Dans les états monarchiques ou aristocratiques, le gouvernement, – présence juridique, distincte de la nation, la dominant et l’exploitant au profit d’une dynastie ou d’une classe, – le gouvernement ne se préoccupe des intérêts des populations qu’autant qu’il s’y trouve lui-même intéressé ; aussi la commune, aujourd’hui, est-elle à peine ébauchée ; le gouvernement ne s’en occupe que pour lui prendre ses enfants et son argent, pour comprimer ses sentiments par les prêtres et la police, et réprimer leurs manifestations par des soldats.
Agglomération incohérente de familles domestiques, en nombre très variable, la cité ne contient que de rares institutions sociales, et les individus semblent y être rassemblés plutôt pour un combat perpétuel de tous les intérêts divisés, qu’en vue de l’association de leurs facultés particulières dans un intérêt collectif.

Ces réunions sont le produit non de la science administrative, mais du hasard. Les unes, les grandes villes, renferment d’immenses multitudes sur un territoire restreint, où les habitants sont entassés pêle-mêle, comme des plantes étiolées en serre chaude ; les autres, les villages, les hameaux, n’ont au contraire que de rares habitants disséminés sur de vastes campagnes qui présentent l’aspect du désert.
Ici, le cultivateur, épuisé par un travail exclusivement musculaire et peu lucratif, use ses jours dans une existence monotone et insipide, qui diffère peu de celle des animaux, ses seuls collaborateurs ; et souvent le riche lui-même voit ses plus belles facultés s’y atrophier dans l’inaction et l’ennui. Là, au contraire, ceux qui, entraînés par le désir si naturel et si légitime de sortir de cet état voisin de la bestialité, cherchent au hasard les éléments d’une vie plus complète, ne trouvent dans les grandes villes, les moyens d’exercer quelques-unes de leurs facultés intellectuelles qu’au prix d’autres souffrances, auxquelles trop souvent ils usent à la fois leur corps et leur âme.

Les conséquences de cet état de choses sont révélées par les statistiques officielles : désertion des campagnes ; abandon des travaux agricoles ; absorption de la partie la plus intelligente des populations par les grandes cités, ces monstres à figures séduisantes, qui dévorent la génération, épuisent le corps dans une atmosphère méphitique, et avilissent l’âme au contact de tous les vices, sous les différentes formes modernes de la servitude.
Dans certaines localités la dégénérescence est telle que les gouvernements commencent à s’inquiéter pour la recrutement de l’armée permanente. Ils récoltent ce qu’ils ont semé. Après avoir vicié les générations dans leur berceau, ils sont menacés de ne pouvoir plus y trouver les soutiens sans lesquels leur autorité ne pourrait pas exister.

Aussi les gouvernements ont-ils essayé d’arrêter cette tendance à l’abandon des campagnes, mais par les moyens propres au despotisme, c’est-à-dire par des remèdes pires que le mal. Dans l’intérêt de sa sécurité et de sa domination, l’empire a voulu empêcher les paysans d’affluer vers les villes, et en expulser les ouvriers qui déjà s’y trouvent agglomérés.

Ce n’est pas par la contrainte qu’on fera disparaître les dangers signalés, c’est par l’attrait.
Pour attacher les populations à la vie champêtre, il faut la leur faire aimer, et l’on n’y parviendra qu’en organisant la commune, de manière que chacun puisse y trouver, tout à la fois, le bien-être matériel et les satisfactions intellectuelles et morales qui ne sont pas moins indispensables à l’existence.

Grouper sur un même point du globe, les familles qui s’assembleront volontairement en nombre suffisant pour produire sans encombrement la réunion de toutes les aptitudes personnelles nécessaires au libre accomplissement des travaux sociaux, et créer, dans cette localité, des institutions qui puissent fournir à chaque individu les aliments matériels et intellectuels qu’exigent ses besoins de toutes sortes : tel est le problème que nous essayerons de résoudre dans d’autres articles

(A suivre)




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