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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°43 - 30 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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En formulant les principes de la science sociale et les règles de leur application pratique, nous avons pour but à la fois de démontrer, par comparaison, les vices du régime démoralisateur que la France subit depuis plus de dix-huit ans, et d’élaborer les institutions qui seront bientôt celles de la République.
Malgré les encouragements que nous recevons d’un très grand nombre de citoyens qui comprennent, comme nous, la nécessité de songer au lendemain, nous avons hâte de terminer l’exposition sommaire et inévitablement aride de notre programme, afin de pouvoir nous livrer plus spécialement à l’examen des faits relatifs à la question sociale qui se produisent chaque jour dans le monde politique.

Mais parmi ces faits il en est qui doivent nous arrêter un instant, moins encore à cause de leur importance que par les dangers qu’ils font pressentir ; nous voulons parler des manifestations de ces hommes qui, sous le nom de républicains honnêtes et modérés, ont perdu la République de 1848, et qui menacent d’étouffer encore la révolution future si le peuple n’y prend garde.
Ici, c’est M. Jules Favre qui, par des phrases d’autant plus sonores qu’elles sont plus vides, et à l’ébahissement de ses amis, conteste le principe de l’égalité, et soutient que la liberté seule doit atténuer les injustices, – qu’il ne peut méconnaître, – de l’inégalité des conditions sociales.
Là, c’est M. Garnier Pagès qui, du haut de la tribune législative, – où par une erreur inexcusable, certains républicains ont fait la sottise de l’envoyer, – déclare que les Parisiens sont tenus de payer des dettes contractées par le pacha Haussmann, sans honte et sans scrupule, contrairement aux règles de la plus simple probité publique et privée.

Au nom du prolétariat, nous réprouvons énergiquement les aberrations sociales et financières des deux représentants de la gauche.
Non, il n’est pas vrai que l’inégalité soit une loi de la nature.
Ce qu’il y a dans la nature, c’est la diversité et la variété des aptitudes de l’égalité de droits.
Si vous ne le savez pas, M. Favre, allez l’apprendre, non au catéchisme – où des hommes nourris par l’Etat, abêtissent l’espèce humaine en bourrant l’esprit des enfants de fables stupides, – mais aux leçons où d’autres salariés de l’Etat détruisent ces mensonges et démontrent que si la nature a des mystères, ce n’est que pour les ignorants et les imposteurs.

En tout cas, vous n’avez pas le droit d’affirmer ce que vous ne savez pas, et vous commettez une mauvaise action, lorsque vous condamnez les pauvres à subir des iniquités qu’il faut se hâter de faire cesser, et dont le peuple, soyez en sûr, saura s’affranchir, sans vous et contre vous-même.

M. Favre ne croit qu’à la liberté ; il veut la liberté pour des êtres inégaux en forces, c’est-à-dire, comme dans le duel et la guerre, ces restes de la barbarie, – le règne du plus fort ou du plus habile. Voilà l’idéal de la société que les républicains de la gauche nous préparent.
Ce régime convient à des bourgeois égoïstes, mais les prolétaires n’en veulent plus, et les gens honnêtes dans toutes les classes de la société comprennent qu’un régime économique qui produit des résultats tels que ceux de la Ricamarie, d’Aubin, du Creuzot, est condamné par l’expérience comme par la raison et la justice.

Puisque M. Favre invoque les analogies de la nature, qu’au lieu de ces comparaisons ridicules – de germes plus faibles, écrasés par des germes plus forts, – dont rirait un aspirant au baccalauréat, il observe ce qui se passe dans une plante. Toutes les parties de l’arbre diffèrent de forme et d’étendue. Quelque attention qu’on y apporte, on ne trouvera pas deux branches, deux feuilles, deux fleurs, deux fruits absolument semblables, et cependant toutes ces parties se nourrissent de la même sève, et, à moins d’accident, chacun reçoit la part qui lui est nécessaire.
La science démontre que sur un arbre chaque bourgeon constitue une plante distincte, mais qui concourt à la vie générale de l’arbre et qui y puise sa nourriture. Il en est de même dans l’humanité. Toutes les individualités qui la composent diffèrent entre elles de force, d’intelligence, de beauté, de bonté ; chacune est douée de facultés particulières ; ces facultés lui assignent sa tâche dans les travaux utiles à la vie générale de l’humanité, et quelles que soient leurs aptitudes et leurs capacités tous ont un droit égal aux objets nécessaires à leur vie particulière. De même qu’une feuille, une fleur, un fruit qui ne reçoit pas sa part de la sève, l’homme qui n’a pas ce qu’exigent ses besoins souffre et, comme l’arbre, l’humanité tout entière s’en ressent.

Maintenant est-il besoin de répondre à M. Garnier-Pagès, et, pour faire apercevoir l’énormité de ses théories financières, ne suffit-il pas de les signaler à la conscience publique ?
Quoi ! voilà un homme qui a traité Paris en pays conquis. Docile serviteur de son maître, il n’a pas seulement usé et abusé de l’autorité absolue qui lui était abandonnée comme à un commandeur sur des esclaves, il a fait plus, il a méconnu et violé outrageusement même les règles dont les despotismes les plus éhontés n’ont jamais osé s’affranchir : au mépris de toutes les lois, il a engagé la Ville, une ville de deux millions d’habitants, pour des sommes qui se comptent par centaines de millions... et, suivant M. Garnier-Pagès, ces dettes scandaleuses sont les nôtres ! il faut commencer par les payer, d’urgence, sans examen, sauf à voir plus tard à l’aide de quels moyens nous pourvoirons ainsi aux gaspillages d’un individu qui n’est pas même notre mandataire.

Ah ! nous reconnaissons bien là le grotesque personnage dont l’ineptie, non moins que l’hostilité, a été si funeste à la République ! Il fallait aussi, le lendemain de Février, que le peuple payât la carte des orgies de ce gouvernement corrupteur et corrompu, que la Révolution du mépris avait honteusement chassé ; et pour cela le financier Garnier-Pagès, comme un commis de banque sans idées et sans initiative, si ce n’est pour tuer la République, ne savait rien imaginer de mieux que son fameux impôt des quarante-cinq centimes.
C’est aussi en vertu des mêmes principes financiers que la précédente législature a jugé à propos de nous faire supporter les conséquences de la spéculation scandaleuse à laquelle le gouvernement avait convié tous les joueurs qui ont parié pour cet autre empire qu’on a voulu fonder au Mexique.

Ce n’est pas ainsi que des Républicains doivent comprendre la gestion de la fortune publique. Non seulement ni la ville de Paris, ni la France ne sont pas obligés d’acquitter des dettes contractées illégalement par des agents prévaricateurs, mais encore ces agents doivent être déclarés solidairement responsables de leurs dilapidations, et lorsqu’enfin la justice renaîtra, son premier acte sera de leur faire rendre gorge.




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