Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°44 - 31 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 28 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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L’ENSEIGNEMENT PUBLIC

Suivant l’un des pères de l’Eglise bourgeoise dont le concile siège à la Gauche du Corps législatif "l’inégalité est un fait naturel, – la loi universelle. – La nature ne semble vivre que par l’inégalité."
Pourquoi ? Comment ?
"Mystère ! Il nous faut l’accepter dit le chef de la Gauche, car nous sommes forcés de la subir."
Résignez-vous donc, prolétaires, parias de ces heureux temps d’éloquence parlementaire et de jeux oratoires, l’un des grands prêtres de l’individualisme l’a dit : "Toute protestation contre cette inégalité serait vaine."

Cependant, M. J. Favre en reconnaît l’injustice. Quoiqu’il y ait "folie à se révolter contre l’inégalité" il pense qu’il faut chercher à en adoucir les conséquences.
De quelle façon ?
Au moyen de l’éducation.
Par l’éducation, on atténuera les effets de l’inégalité. Ainsi, on fera en sorte que "l’enfance ressemble à la jeunesse, la jeunesse à l’âge mûr, etc." par conséquent aussi, perspective heureuse, que l’âge mûr ressemble à la vieillesse !
D’après M. Favre, l’instruction modifiera, si elle ne peut la détruire "la loi universelle d’inégalité ;" et comme "la nature ne semble vivre que par là" on essaiera de lui ôter la vie ; si l’on ne peut pas étouffer la nature, on la comprimera par l’éducation.

Et voilà pourtant à quoi se résume la phraséologie de ces rhéteurs, habitués à prendre des mots pour des idées !
Sur la question de l’égalité, comme en toute autre chose, nos législateurs prennent le fait pour le droit. Ils observent plus ou moins superficiellement ce qui se passe dans un monde fait à rebours. Ils disent : voilà ce qui est ; c’est injuste, mais cela a toujours été, donc c’est naturel, par conséquent cela sera toujours ainsi ; nous ne pouvons pas l’empêcher, essayons de l’atténuer : par l’éducation détruisons autant que possible les lois de la nature.
Ce n’est pas ainsi que le socialisme comprend l’éducation.

Selon nous, l’instruction a pour but, au contraire, de développer complètement, harmoniquement, les facultés naturelles de l’individu.
Bien loin de détruire ou de comprimer ces facultés, différentes chez chaque personne, pour ranger tous les hommes sous le niveau d’une égalité brutale, on doit favoriser leur extension, afin que chacun de ces instruments divers, perfectionnés par l’éducation, puissent servir d’une manière efficace à l’usage auquel la nature l’a destiné.
C’est l’accomplissement d’une des conditions essentielles de la vie, le moyen d’arriver à la satisfaction du premier de nos besoins ; celui sans lequel l’homme ne pourrait pas exercer son activité utilement pour lui et pour ses semblables.

D’ailleurs, vouloir comprimer la nature est une tentative aussi vaine qu’insensée.
De même qu’un plante violentée dans son essor, si l’on parvient à déformer l’esprit ou le corps de l’homme, c’est aux dépens de sa force, de sa vigueur, et, dès que la pression cesse, il tend à revenir aux lois de son organisme.

Chassez le naturel, il revient au galop.

Parmi ses paradoxes, J.-J. Rousseau exprimait une grande vérité lorsqu’il disait que tout est bien sortant des mains de la nature.
Et si tout est mal sortant des mains de l’homme c’est parce que la civilisation repose sur des lois factices, arbitraires, contre nature.

Quelles sont les règles qui président aujourd’hui à l’éducation de l’enfant ?
Il n’y en a qu’une, le hasard.
Quelles que soient ses aptitudes et ses goûts, il faut que l’homme traine son existence dans l’ornière où il a été enrayé, le plus souvent sans son avis.

Que par sa constitution physique et intellectuelle, l’enfant soit prédestiné aux sciences ou à l’industrie, à l’agriculture ou aux arts, qu’il possède les capacités d’un artisan ou d’un manœuvre, on ne s’en occupe pas.
Le hasard de la naissance l’a placé dans une famille riche, il faut nécessairement qu’il passe les beaux jours de son enfance, les années insouciantes de sa jeunesse, cloîtré dans des écoles où il subit toutes les tortures du corps et de l’âme, pour apprendre des sciences auxquelles le plus souvent il ne comprendra pas un mot.
Parce que ses parents ont des rentes, il doit nécessairement être plein d’ardeur à l’étude, sous peine de se voir tenu pour paresseux, méprisé ; puis il doit devenir un savant propre à tout.

Pour quelques enfants capables de recevoir ce genre uniforme d’instruction, la plupart sont condamnés par la vanité, l’orgueil ou la sottise de leurs parents, à végéter péniblement pendant toute leur vie dans ce qu’on appelle des professions libérales, ou à courir après des fonctions qu’ils sont incapables d’atteindre ou incapables de remplir.
Il en résulte que beaucoup sont inutiles, souvent nuisibles, tandis que peut-être ils feraient d’excellents cultivateurs, de laborieux artisans, s’ils avaient pu développer librement leurs facultés spéciales.

A côté de ces quelques fils de bourgeois, il y a cent fils de prolétaires parmi lesquels se trouvent proportionnellement un grand nombre d’enfants destinés aux fonctions de la science et de l’art. S’il était possible de connaître leurs goûts, leurs aptitudes diverses, on découvrirait dans celui-ci un mathématicien, dans celui-là un poète, dans cet autre un philosophe ou un artiste. Mais ils sont pauvres, ils ne savent pas eux-mêmes les facultés que la nature a mises en eux, et quelquefois de puissants génies sont condamnés à user une surabondance de forces, qui pourraient être si utiles à l’humanité et à eux-mêmes, dans de vagues aspirations vers un but inconnu, dans les souffrances d’une fièvre morale qui se manifeste souvent par des accès subversifs qu’on nomme vices ou crimes.
Si quelques-uns de ces réprouvés parviennent à se deviner eux-mêmes, à se sentir, leur supplice est bien autrement pénible encore, car ils comprennent l’horreur de leur situation, et le mal qu’ils éprouvent s’accroît de tout le bonheur dont ils pourraient jouir.
Tous se livrent, par nécessité, à des travaux répugnants, sans goût, sans attrait, sans plaisir, sans passion. Chez eux la flamme de l’enthousiasme est éteinte ; ils restent ineptes, ils deviennent paresseux.
Et si parfois, à force d’énergie et de résolution, il en est qui parviennent à remplir le rôle que leur a assigné la nature, ce n’est qu’au prix des plus cruelles souffrances, et pour arriver souvent à une fin tragique.

Pour que son éducation soit rationnelle, pour qu’elle soit utile à lui-même et à la société dont il fait partie, il faut que chaque enfant, riche ou pauvre, puisse développer spontanément, librement, ses facultés particulières, selon leur nature et dans toute leur étendue, sans être soumis à aucune contrainte, à aucune pression extérieure, ni physique, ni morale, de quelque part qu’elle vienne.
Dans un prochain article, nous indiquerons de quelle manière tous les enfants pourront recevoir cette instruction.

(A suivre)




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