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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Question sociale - Millière
La Marseillaise N°46 - 2 Février 1870
Article mis en ligne le 30 janvier 2018
dernière modification le 27 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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LA LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT (suite)

L’aristocratie bourgeoise, qui a vendu et livré la République de Février à la Réaction, avait de gré ou de force, accepté notre devise révolutionnaire.
Et la gauche actuelle, qui représente si bien l’esprit de la majorité du gouvernement provisoire, ne peut plus répudier ces trois mots : Liberté — Égalité — Fraternité.
Mais aujourd’hui comme alors, aux yeux de nos irréconciliables ce sont des mots vides de sens ou dont le sens leur importe peu.

Cela fait bien, dans un discours d’apparat ! Ça prête à de beaux mouvements oratoires.
Avec ces trois mots, habilement amenés dans la péroraison d’une plaidoirie, on pose une candidature ; puis on la chauffe ; et, le résultat obtenu, on peut impunément renier ses promesses, se draper dans sa conscience, comme dans les plis d’un manteau troué, et insulter les démagogues qui ont eu la naïveté de croire à la foi jurée, parce qu’on espère que, quand on en aura besoin, au moyen d’un bon discours, on fera oublier toutes les déceptions, et qu’on effacera les défiances d’un peuple trop crédule.

Pour nous, démagogues, qui, n’ayant jamais été conciliés, ne sommes pas seulement des irréconciliables, mais bien les ennemis implacables de toute espèce de domination, monarchique, théocratique ou aristocratique ;
Pour nous, républicains, qui luttons contre la tyrannie impériale dans le but d’y substituer, non le despotisme d’une oligarchie d’ambitieux et d’intrigants, mais le règne de la souveraineté populaire ;
Pour nous, socialistes, qui invoquons cette souveraineté, non afin de la déléguer à des mandataires qui se prétendent bientôt nos maîtres, mais afin que le peuple puisse faire lui-même, directement, ses propres affaires, sans mentors ni sauveurs d’aucune sorte ;
Pour nous tous enfin, prolétaires, la devise républicaine n’est pas une vaine formule ; ses trois termes sont des mots sacrés qui contiennent autant de principes fondamentaux.
Ces trois mots ne doivent pas seulement être écrits sur notre drapeau, gravés au fronton de nos monuments, imprimés en tête de nos lois ; ils doivent former la substance même de nos institutions politiques et sociales, et entrer dans la pratique de la vie.

De quelle manière la République les introduira-t-elle dans la loi organique de l’enseignement ?
En vertu du fait de la Fraternité humaine, résultant de notre conformation anatomique et physiologique, tous les enfants ont des droits égaux au libre développement de leurs facultés physiques, intellectuelles et morales.

Ce n’est pas ainsi que l’entendent ceux qui réclament la liberté de l’enseignement.
Les uns, par un hommage hypocrite aux sentiments de famille, qu’ils méconnaissent ou qu’ils violent impudemment lorsqu’ils y ont intérêt, demandent la liberté parce qu’ils savent bien que, sous l’influence de la mère, que le prêtre dirige, le père, incapable de faire lui-même l’éducation de ses enfants, sera presque toujours obligé de la livrer aux congréganistes ou à d’autres instruments des partis rétrogrades.
Les autres demandent la liberté de l’enseignement en vertu du principe de la liberté de l’industrie, comme si l’enfant était une chose, comme si la personnalité humaine pouvait former l’objet d’un commerce.
Tous ne voient dans la liberté d’enseignement que leur propre liberté, à eux-mêmes. Ils considèrent l’enfant, non comme étant le but de l’enseignement, mais comme un moyen, une matière à exploitation. À leurs yeux l’enfant est l’instrument dont ils se servent, soit dans un intérêt de secte, afin d’asseoir leur domination sur la société, soit dans un intérêt mercantile.
Et parmi les libéraux, dont toute la science sociale consiste à laisser faire, ceux qui, ne puisant pas leurs inspirations au confessionnal, redoutent les dangers de cette liberté, ceux-là ne savent pas comment repousser des prétentions fondées précisément sur le principe uniques du libéralisme, de sorte que la difficulté leur semble insoluble.
Selon nous, ce n’est qu’une immense équivoque.
Nous aussi, nous voulons la liberté, mais c’est pour celui qui reçoit l’instruction, non pour celui qui la donne ;
Pour l’enfant l’instruction est un droit. De la part de tous autres, elle est un devoir.
Dès le jour de sa naissance l’enfant est une personne ; il s’appartient et i n’appartient à nul autre.
L’enfant n’est pas la propriété du père ; le père ne peut plus, comme autrefois, le tuer, ou le vendre, ou l’exposer.

Avant même qu’il ait vu le jour, la loi protège l’enfant, car elle punit l’avortement comme elle punit l’infanticide.
Non seulement nos lois modernes ne permettent plus au père de disposer de la personne de ses enfants, mais encore elles ne l’autorisent pas même à disposer de leurs biens ; elles ne lui accordent qu’un pouvoir de protection, de tutelle, et seulement dans la mesure où c’est nécessaire pour qu’il puisse accomplir ses devoirs.
À plus forte raison ne doit-on pas reconnaître au père la faculté de disposer des destinées de ses enfants, de leur imposer, par l’éducation, une direction contraire à leur vocation, de les engager arbitrairement dans une carrière opposée à celle qui leur est assignée par leur propre nature.

La liberté du père, vis-à-vis de ses enfants, appartient à l’ordre moral. Elle s’exerce par la satisfaction de des besoins affectifs, qui est aussi une condition de notre destinée, et le sentiment paternel n’est pas l’une des moins impérieuses.
Entendue de cette façon, la liberté du père, loin de nuire à celle de l’enfant, la complètera, et la légitime influence des conseils paternels ne s’exercera que d’une manière avantageuse, aussi bien pour l’un que pour l’autre.

Si la liberté de l’enfant ne doit pas être entravée par l’autorité paternelle, une volonté étrangère peut moins encore y porter atteinte.
La société ne doit donc exercer aucune pression sur l’éducation de ses membres.
Quant à l’instituteur, sa liberté consiste à pouvoir pratiquer la profession qu’il a librement choisie, en se conformant aux lois de la société dont il fait partie.

En matière d’enseignement, la liberté doit être envisagée au point de vue de celui qui en est l’objet : l’enfant. Il doit avoir la liberté de développer spontanément toutes ses facultés, sans aucune espèce d’entraves, de quelque part qu’elles viennent, soit du père, soit du précepteur, soit de la société.
Quant aux moyens pratiques, ils seront fournis par le principe d’Égalité.
Demain nous en indiquerons l’application.

(A suivre)




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