Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire – Ulric de Fonvielle
La Marseillaise N°36 – 23 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 29 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Pour répondre aux accusations persistantes qui nous sont adressées par plusieurs journaux, et pour bien faire comprendre à nos lecteurs l’effet produit sur l’armée par nos révélations quotidiennes, nous croyons devoir publier la lettre suivante, qui nous est adressée par un sous-officier de l’armée de Paris.

Monsieur,

La veille de l’horrible assassinat de Victor Noir, dont le frère a laissé parmi nous de si bons souvenirs, j’ai eu l’honneur, au nom de plusieurs sous-officiers du Prince-Eugène, d’adresser à M. Rochefort une longue lettre où je me permettais de lui signaler des actes arbitraires et des abus qui ont indigné un des régiments logés dans cette caserne, le brave 7ème de ligne, et ont eu du retentissement dans toute l’armée de Paris.
Nous aurions été heureux, mes amis et moi, de lire dans la Marseillaise la reproduction de cette lettre, qui, outre les faits indignes qu’elle fait ressortir, vous offre encore, je crois, un aperçu de l’esprit qui anime la grande majorité des sous-officiers et soldats dévoués de tout cœur à la République radicale, l’honneur, la dignité, la considération que nous a ravis le coup d’Etat du 2 Décembre.
Nous sommes trop intelligents, monsieur, pour voir dans votre tribune militaire des insultes à l’armée et des provocations à la désobéissance. Vous vous élevez contre ceux des chefs qui sont indignes de nous commander, vous signalez des abus qui profitent à quelques-uns pour accabler le plus grand nombre, vous indiquez des modifications à une vieille institution, mauvaise dans ses détails, vous avez raison, et l’armée vous remercie par ma voix d’avoir pris ainsi la courageuse initiative d’attaquer les oppresseurs et de défendre les opprimés.
Mais votre tâche sera longue et difficile, monsieur, car la routine et l’ineptie sont à peu près les seuls règlements qui nous régissent.
Veuillez permettre à vos amis, monsieur, malgré la surveillance dont ils sont l’objet, de vous aider dans cette tâche juste et patriotique, et de mettre à votre disposition l’expérience qu’ils ont acquise dans une longue pratique du métier militaire.
L’armée vous sera très reconnaissante, monsieur, de l’accueil que vous voudrez bien faire aux lettres que nous vous adresserons ; elle espère bien un jour être à même de tenir sa promesse.

X., sous-officier.

Nous remercions notre correspondant ; nous serons très heureux de mettre à sa disposition et à celle de ses amis les colonnes de la Marseillaise. Il faut que le pays sache à quoi s’en tenir sur le compte de l’armée, et il faut que l’armée connaisse les sentiments fraternels qui nous unissent à elle.
La lettre adressée à M. Rochefort a été détruite par mégarde, et nous ne serions reconnaissant à notre correspondant de vouloir bien nous relater de nouveau les faits qui y étaient produits.

- - -

Un officier, M. F. B., signataire de la demande d’enquête dont nous avons parlée hier, nous écrit une seconde lettre pour rectifier ce que nous avons dit.
Cependant, M. F. B., à qui nous concédons tout ce qu’il veut relativement au colonel que nous n’avons pas l’honneur de connaître, et dont il nous est, par conséquent, impossible d’apprécier le caractère, ne conteste pas l’exactitude du fait dont nous avons parlé.
Bien au contraire, nous avons tu le numéro du régiment pour conserver dans cette affaire la prudente réserve dont nous ne nous départirons jamais ; mais la réclamation elle-même prouve que le fait a eu lieu, et que notre correspondante était bien informé.
Il en est de même de ce que nous avons dit relativement à la situation faite aux officiers qui ont porté le sac, car M. F. B. s’exprime en ces termes :

Ils ne sont pas frappés d’ostracisme, je dois en savoir quelque chose, moi qui ai porté longtemps le sac, mais (car il y a un mais) je dois à la vérité de dire que si cela est faux en la matière qui nous occupe (jugement militaire) cela est bien près d’être vrai pour l’avancement au choix réservé presque exclusivement aux officiers sortant de Saint-Cyr.

Nous n’avions pas voulu dire autre chose.
En ce qui concerne le caractère confidentiel de la demande d’enquête dont nous avons parlé, nous ferons remarquer à M. F. B., que nous n’y avons fait allusion, que pour en affirmer l’existence, ce qui était notre droit, et que nous avons eu soin de ne nommer aucun des signataires.
Sous le bénéfice de ces réserves, nous remercions M. F. B. de sa lettre, et nous l’assurons, lui et tous ses amis et collègues, que nous nous ferons un véritable plaisir de reproduire toutes les communications qu’ils voudront bien nous adresser.
Nous ne recherchons que la vérité, et nous la recherchons sans parti pris, sans haine injuste, mais aussi sans faiblesse.

- - -

Nous recevons une lettre dont nous extrayons ce qui suit :

Je m’empresse de vous envoyer le récit suivant que j’ai recueilli dans une conversation avec un jeune soldat, en congé temporaire dans sa famille, et qui entrera comme un fait à l’appui de ce que la Marseillaise avance quotidiennement, dans la Tribune militaire à laquelle vous consacrez vos soins.
Ce jeune soldat attestait que le jour où Paris (le 12), témoignait au convoi du pauvre Victor Noir, l’indignation qui l’agitait, ce jour-là même, dans la petite ville de Vernon (Eure), où est en garnison une petite portion d’un régiment du train d’artillerie, l’eau-de-vie, le café et les victuailles ont abondamment paru sur la table ordinairement assez frugalement servie de ces soldats.
Le lendemain, même gala. Mais, et c’est là où doit s’arrêter l’observation, les jours suivants, c’est-à-dire où les hommes qui mettent sur pied des armées qui ne devraient avoir leur raison d’être que contre l’ennemi envahisseur, apparaissait la maigre pitance dont ne sont pas contents du tout ces jeunes soldats, dont j’avais devant moi, dimanche, un des plus modérés réclamants. L’économie, les jours où ne domine pas la peur, l’abondance, l’extra, les jours où le peuple l’inspire... !
Salut et fraternité.

- - -

Paris, 20 janvier 1870,

Citoyen,

En ma qualité d’ancien militaire, permettez-moi de réclamer une place à votre tribune, pour raconter un fait qui mérite bien d’y être relaté.
C’était en juin 1866 ; à peine arrivions-nous en Afrique, que nous recevions l’ordre de rejoindre à Soukaras (province de Constantine) le corps d’armée qui, commandé par le général X... devait faire, sur les frontières de la Tunisie, l’expédition de l’Est, à l’effet de châtier les rebelles, expression consacrée pour désigner les Arabes, qui se refusent à payer des impôts exorbitants, en ce sens, que le cheikh et le caïd n’oublient jamais, chacun de leur côté, de réclamer à l’imposé, une somme de beaucoup supérieure à celle exigée par les bureaux arabes.
Nous marchions depuis deux mois sans avoir trouvé l’ombre d’un rebelle, quand, ennuyé sans doute de n’avoir que du gibier à abattre, le général imagina les marches forcées.
Il faudrait une plume plus exercée que la mienne pour vous décrire nos souffrances ; mais, ce que je veux vous signaler, c’est la barbarie dont a fait preuve ce général, à l’égard d’un soldat du 3ème régiment de tirailleurs algériens.
Nous n’avions que de l’eau saumâtre depuis deux jours, et il est bon de rappeler que nous étions au mois d’août. Ce pauvre soldat, accablé de fatigue et mourant de soif, dût renoncer à suivre la colonne.
Le médecin appelé en toute hâte, déclara qu’il n’était pas malade, et lui intima l’ordre de rejoindre sa compagnie. Le soldat, sans répondre, s’affaissa de douleur.
Le général X...., qui caracolait à quelques pas de là, ordonna de le déshabiller entièrement, lui fit mettre sac au dos, surchargé de tous ses effets d’habillement, et l’obligea, escorté de quatre de ses camarades, ayant la baïonnette au bout de leur arme, à traverser la colonne et à marcher en tête jusqu’à l’arrivée au bivouac.
Celui qui écrit ces lignes a été puni par son commandant de compagnie, pour avoir réprimandé vertement quelques soldats qui riaient sur le passage de ce malheureux.
Deux mois après, le générale de brigade X.... était promu au grade de général de division.

G. B., ex-soldat au 83ème de ligne.

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Citoyen rédacteur,

Vous demandez dans la tribune militaire du 17, aux ex-militaires, de vouloir bien vous fournir des renseignements qui pourraient faciliter votre tâche. Je m’empresse de payer mon tribut.
Je suis marin, et je me trouvais, en 1865, à bord de la frégate l’Armorique, en station au Gabon. Un soir que l’équipage était ressemblé sur le pont, après le branle-bas, un des marins, de ceux que les officiers désignent sous le nom de tête-brûlée, se mit à chanter une chanson intitulée : le Quart de pain. Aussitôt l’officier de quart le fit saisir et amarrer dans les haubans, punition qui consiste à attacher le patient par les pieds et les mains, dans la position d’un homme crucifié.
L’indignation me fit un devoir d’intervenir respectueusement et j’obtins le même sort que le malheureux que je voulais délivrer.
Un autre marin ayant eu le courage de réclamer contre cette punition arbitraire fut enfermé au cachot, et n’en sortit que pour être conduit au champ de repos. En effet, l’absence de nourriture, car il n’avait qu’une galette de biscuit par repas et un quart d’au, détermina chez lui une maladie qui l’emporta au douzième jour.
Je fis circuler une protestation qui recueillit une masse de signatures, mais qui fut déchirée à son départ pour le ministère de la marine par le chef d’état-major, et je me vis, pour ce fait, traduit devant un conseil de guerre qui s’empressa de me condamner à six mois de prison pour excitation à la révolte.
Ma peine fut commuée par l’amiral X... en un séjour extraordinaire dans l’intérieur du fleuve, à bord de la Recherche, et M. X..., capitaine de vaisseau, chef d’état-major de la division navale des côtes occidentales d’Afrique, le même qui avait déchiré la protestation signée par cent cinquante marins, eut la bonté de me gratifier par dessus le marché de cinquante jours de prison...
Salut et fraternité.

L.A.B. , ex-fourrier de la marine impériale.

C’est bien ainsi que les choses se passent à bord des navires de la flotte. On vous dit : Faites votre punition et vous réclamerez ensuite ; puis, lorsque votre punition est faite, si vous avez l’audace de réclamer, votre persistance est qualifiée d’insubordination. Si pour comble de malheur votre réclamation est appuyée par quelques-uns de vos camarades, on la transforme en excitation à la révolte.
De cette manière les malheureuses victimes d’actes arbitraires sont réduites au silence.
Heureusement toutes ne meurent pas à la peine, et elles se lèvent aujourd’hui pour dénoncer leurs agresseurs et pour les faire comparaître devant le tribunal de l’opinion publique.
Nous sommes heureux et fiers de leur prêter notre appui.




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