Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire – Ulric de Fonvielle
La Marseillaise N°39 – 26 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 29 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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Un soldat en congé illimité nous raconte des faits odieux dont il a été témoin le 4 octobre 1869 à Mascara.
La gravité des allégations produites dans la lettre du citoyen signataire nous empêche de les reproduire avant d’avoir eu un entretien avec lui. Nous le prions donc de vouloir bien prendre la peine de venir nous trouver dans les bureaux de la Marseillaise. Nous l’attendons avec impatience de deux à six heures.

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Encore une préférence en faveur des Parisiens :
Avant-hier 21, le maréchal Canrobert, en passant dans les casernes, a levé toutes les punitions disciplinaires, excepté celles des Parisiens.
Décidément le maréchal aime les Parisiens ; ils le lui rendent bien. – Rrran !

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Citoyen,

J’ai fait partie du corps d’armée qui a accompli la noble campagne du Mexique, et voici un fait curieux que je tiens à vous faire connaître. Il est des choses qu’on ne doit pas laisser perdre.
Le 16 juillet me trouvant de garde au poste de la place, j’ai vu rendre la justice d’une nouvelle manière : le lieutenant-colonel du régiment*** de ligne M. X. commandait la place, et avait droit de haute et basse justice.
On amène devant lui un Mexicain qui venait, disait-on, de voler un pain.
C’est bien, dit le colonel au sergent de garde, qu’on lui donne deux cents coups de bâton.
Le sergent de garde appelle trois hommes de garde par leurs numéros d’ordre, j’avais le numéro trois, et il me donne un bâton pour frapper le misérable.
Je refuse, disant que je n’étais pas un bourreau, et que si le Mexicain avait volé on devait le conduire à la prison.
Le colonel entendant mon observation me fait relever de garde, et m’inflige 15 jours de prison.
Voilà citoyen comme l’on rendait la justice au Mexique ; des faits analogues se passaient tous les jours, et je pourrai encore en signaler beaucoup d’autres.

Adolphe Leroux, 37, bis, rue de Montreuil.

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Plus soldats républicains appartenant à un régiment de ligne, actuellement en garnison dans un des forts détachés qui entourent Paris, nous adressent une lettre pleine d’excellents sentiments patriotiques dont nous les remercions.
Ces soldats, qui sont nombreux se plaignent des exagérations inutiles de la discipline ; on les empêche de fumer pendant qu’ils accomplissent des travaux de terrassement, et on les consigne sous le plus léger prétexte.
La première de ces rigueurs est incompréhensible, et provient simplement de la manie qu’ont certains chefs de tout réglementer. Quant aux consignes, c’est une affaire toute différente ; on tient par-dessus tout à éloigner les soldats de leurs frères du peuple, et pour obtenir ce résultat tous les moyens sont bons.
Que nos amis du *** de ligne ne soient donc pas surpris des consignes qui pleuvent sur eux, il y a là tout un système suivi avec persistance par certains chefs militaires.

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Paris, ce 23 janvier 1870.

Monsieur,

Vous défendez dans la Marseillaise la belle cause du Droit des soldats. A ce titre, je vous envoie une édifiante histoire.
C’était en Afrique, il y a de cela quelque ceux ou trois ans. Une épidémie de typhus vint à éclater dans un poste militaire de la province d’Oran, confié, quant à la question de santé, à un chirurgien-major et à ses deux aides.
Pour les habitants civils, point de médecins. Le mal frappant vite et en tous sens, il fallut se dévouer. Les trois médecins militaires, fidèles aux traditions de dévouement de leur corps, ne se firent point prier.
Un d’eux surtout, le docteur H... fit preuve d’un réel héroïsme. Nuit et jour on le vit au lit des malades, leur donnant les soins les plus assidus, sans crainte de la contagion, au péril de ses jours. A peine trouvait-il le temps de prendre quelque nourriture ; à peine dormait-il trois ou quatre heures, quand ses forces épuisées ne lui permettaient plus d’accomplir son pénible et glorieux labeur. Par lui, nombre de malades furent arrachés à la mort.
La belle conduite de ce tout jeune homme (le docteur H... avait, à cette époque, 23 ans à peine) fut signalée à ses chefs. Malgré sa jeunesse, et en raison des éminents et tout dévoués services qu’il venait de rendre au pays, le le nota pour la décoration.
Cette décoration, il la méritait vingt fois. Un futile accident et l’arbitraire éhonté d’un intendant militaire (qu’ont à faire ces messieurs de la subsistance dans les questions de médecine ?) la lui fit perdre.
Cet intendant visitait le poste. Il avise le docteur H..., qui était en simple paletot, comme sont d’ordinaire les officiers en Afrique.
– Monsieur, lui dit-il, pourquoi, lorsque je viens ici, ne vous trouvé-je pas en tenue ?
– M. l’intendant, lui répond poliment le jeune homme, je ne savais point que vous dussiez venir au poste. Si je l’avais su, je me serais fait un devoir de revêtir mon uniforme.
– Vous auriez dû le savoir.
– Je l’ignorais.
– Vous me répondez cavalièrement, monsieur, cela ne doit pas être. Vous étiez porté pour la décoration, je vous raye. Du reste ; vous êtes trop jeune.
A ceci, je n’ajoute pas un mot. Je laisse à l’opinion publique le soin d’apprécier cet inqualifiable procédé. Avec broderies ou sans broderies à son habit, et quelque soit son âge, un homme qui, au péril de sa vie, a fait une belle action, n’est-il pas aussi digne de récompense !
Discipline militaire, voilà de tes coups !
Je dois, toutefois, vous dire, monsieur le rédacteur, que la petite ville d’Afrique, où la scène que je raconte s’est passée, a été plus intelligente que la discipline. Dès qu’on sut l’accident (dans le sens latin, eventus) qui venait d’arriver au jeune médecin, une liste de souscription s’organisa qui fut bientôt couverte, et quelques jours après, le docteur H... recevait en don une superbe médaille d’or sur laquelle étaient gravés ces simples mots :

Au docteur H...
La ville de..., reconnaissante de ses bons soins, et de son dévouement.

Cette médaille que lui offrirent spontanément quelques citoyens, lui doit être autrement précieuse que ce ruban rouge qu’on a tant prodigué.
Recevez, M. le rédacteur, l’assurance de ma parfaite considération,

Camille Gonzalve, rue Saint-Jacques, 268

PS – L’histoire que ma plume vient de vous tracer, m’a été contée, cette année, par un groupe d’officiers qui, je dois le dire, en étaient indignés. Dans le cas, monsieur, où vous voudriez des noms, tant du lieu où s’est passé cette scène que des personnes qui y ont joué un rôle, je me mets à votre disposition entière.

C.G.

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Lyon, 22 janvier 1870

Monsieur,

Le général Montauban, comte de Palikao, a peur assurément que les Chinois viennent assiéger son hôtel de la rue Boissac. Car pour sa sûreté personnelle, il ne lui faut pas moins de 51 hommes, 25 cavaliers à Bissuel [NdE : ?], 20 fantassins au quartier général, plus 4 sergents de planton, 1 sous-officier et brigadier de cavalerie. Tel est, monsieur, malgré les grands froids qui se font sentir actuellement, malgré les ordres souvent réitérés du ministère de la guerre, le nombre de soldats qu’il faut à notre général pour se garder des invasions des Chinois de Lyon.
J’ai l’honneur de vous saluer,

Un sous-officier de cavalerie.

PS – Je vous remercie d’avoir bien voulu ouvrier vos colonnes au fait que je vous avais signalé l’autre jour, concernant aussi le général Montauban.
Tous mes camarades sont très joyeux de cette affaire, reste à savoir comment le général prendra cela. S’il y a quelque chose, de nouveau, je vous tiendrai au courant.

Nous ignorons, nous aussi, comment M. le général Montauban pourra prendre la chose ; nous nous sommes bornés à reproduire des faits exacts, ce qui est notre droit.
Ce que nous voulons, c’est que le public connaisse ce qui se passe dans l’armée. Le reste nous importe peu.

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Monsieur,

Quoique je sois très loin de partager vos opinions politiques, je lis assez souvent votre journal ; j’ai vu tout dernièrement encore que vous acceptiez volontiers les divers renseignements que peuvent vous fournir les sous-officiers sur les abus sans nombre qui existent actuellement dans l’armée ; je viens, Monsieur, vous priez de mettre sous les yeux de vos abonnés les quatre ou cinq faits que je relate ci-dessous.
Les hommes les plus à plaindre de l’armée sont sans contredit les sous-officiers ; leur situation actuelle est absolument la même qu’il y a 30 ans.
On a augmenté les appointements des officiers, mais on s’est bien gardé de faire quoique ce soit pour les sous-officiers.
Il n’est pas possible qu’un sous-officier, à qui il ne reste que cinquante centimes par jour, sa pension payée, puisse faire face aux petites dépenses journalières, c’est-à-dire, payer son blanchissage, son brosseur, et acheter son tabac.
Là n’est pas encore le plus grand mal, – ne sachant pas ce qui se passe dans les régiments d’infanterie, je parle ici pour les sous-officiers de cavalerie seulement, – je continue et dis, qu’il est complètement impossible que les effets d’habillement que l’on donne aux sous-officiers puissent faire la durée qui leur est assignée : ainsi, une tunique doit faire deux ans et demi, quinze mois comme n°1, c’est-à-dire de première tenue, et 15 mois comme n°2 ou de deuxième tenue ; le pantalon fait deux ans, un an comme pantalon d’ordonnance et un an comme pantalon de cheval, après avoir été basané.
Quel est l’homme assez soigneux pour faire atteindre à ses effets la durée réglementaire, les ayant journellement sur le dos, par tous les temps, aux classes d’instruction et aux manœuvres ; il en est de même, des autres effets d’habillement, la coiffure de petite tenue fait également 3 ans ; malgré cela, le sous-officier doit-être propre en toute circonstance, sous peine de punitions sévères. Que fait-il ? Se voyant dans la nécessité d’avoir des effets toujours à peu près neufs, il en fait faire que le maître tailleur du régiment lui fait payer fort cher. Il arrive, alors, que ce sous-officier ayant peu ou pas d’argent, paie une partie de ces effets ou ne paie pas. C’est toujours comme cela que les trois quarts des sous-officiers de l’armée commencent à s’endetter, et une fois cette voie ouverte, ils s’y lancent sans remords, avec l’insouciance du soldat qui, incertain du lendemain, ne songe pas à l’avenir.
Il est une question que je veux traiter ici : c’est celle des cantinières, je n’ai jamais compris qu’il y eût plus de deux cantinières par régiment, une pour rester avec l’état-major, l’autre pour suivre le dépôt, dans le cas où celui-ci serait séparé du régiment ; moins ces femmes seront nombreuses parmi nous, mieux cela vaudra pour tout le monde.
Il existe dans l’armée un abus incroyable, je veux parler de la manière dont les récompenses annuelles sont distribuées. Chaque année à l’inspection générale, le capitaine commandant de chaque escadron, fournit un état de proposition pour les hommes qui, par leur bonne conduite et leurs longs services, ont mérité la médaille militaire. Savez-vous que le capitaine porte sur cet état ? En premier lieu, c’est le soldat qu’il exempte de service pour bêcher son petit jardin, tailler ses arbres, arroser les fleurs de madame et faire la cour à la femme de chambre de sa tendre moitié. Cet homme a bien mérité de la patrie, il faut le récompenser.
Ensuite vient le trou du tailleur de l’escadron, à celui-là il faut une récompense car voilà dix ans qu’il tire l’aiguille, le dernière sur son lit, il est vrai que pendant ce temps, ses camarades montent des gardes tous les deux ou trois jours, qu’ils font faction par les froids les plus vifs, qu’ils usent avec leur dos les planches enfumées d’un affreux corps de garde ; mais aussi le tailleur a un folio de punitions blanc comme neige ; le général inspecteur n’est point tenu de savoir si cet homme ne fait point de service ; ce n’est pas le capitaine qui le lui dira, et puis, enfin de compte, ce soldat mérite bien cette récompense, pensez donc, il a retourné les collets d’habits et les vieux pantalons de son capitaine, il a transformé gratuitement son habit en tunique, il a bien dû faire quelqu’autre chose encore pour mériter une si belle récompense.
Je ne veux point m’appesantir davantage sur des faits connus de tous, excepté sans doute de M. le ministre, qui trouve plus facile assurément de faire comme ses prédécesseurs, c’est-à-dire de laisser aller les choses ; c’est si facile. Améliorer le sort des sous-officiers, allons donc, vous plaisantez, ces gens marcheront toujours, ne sont-ils pas tenus sous peine des punitions les plus sévères, d’obéir en toutes circonstances, à leurs chefs. Si la consigne, la salle de police, la prison, le cachot, la suspension, la cassation, les compagnies de discipline et le conseil de guerre ne suffisent plus, nous trouverons autre chose ; et alors ils marcheront.
Oui, monsieur le ministre, nous marcherons, nous irons même plus loin que vous ne le désirez si vous continuez à prendre un si grand intérêt à notre position, nous marcherons, j’en réponds.

Un sous-officier de cavalerie.

La lettre que l’on vient de lire ne dit pas encore tout sur le sort qui est fait aux sous-officiers ; pourquoi, par exemple, les a-t-on privés du bénéfice de la loi de 1848, qui ne permettait pas que leurs galons leur fussent retirés sans l’avis préalable d’un conseil d’enquête.
Nous reviendrons sur cette importante question.




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