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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Tribune militaire – Ulric de Fonvielle
La Marseillaise N°40 – 27 Janvier 1870
Article mis en ligne le 12 janvier 2018
dernière modification le 29 décembre 2017

par ArchivesAutonomies
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On écrit de Bourbonne au Journal de Langres une lettre dont nous extrayons les passages suivants qui nous paraissent dignes d’intérêt ; ils montrent combien les populations de la plupart de nos villes sont disposées à recevoir affectueusement et fraternellement les soldats, et ils font voir en même temps que si dans l’armée on compte de mauvais chefs justement exécrés de leurs subalternes, il en est aussi d’autres que les soldats aiment et apprécient.

Le lundi 6 septembre, les habitants de Bourbonne attendaient l’arrivée de deux escadrons d’un régiment de cuirassiers. Une partie de la population, femmes et enfants surtout, étaient accourus au devant des militaires pour leur souhaiter la bienvenue. En tête de la colonne se prélassait, sur son cheval, un officier remarquable par la carrure de ses épaules autant que par son air de haute suffisance. Cet officier, qu’on a dit être un lieutenant-colonel, rêvait sans doute une entrée à effet. Mais la foule empressée et curieuse, serrant de trop près les cavaliers, la régularité des lignes de la colonne se trouva dérangée, et le chef, furieux, apostropha hommes et femmes, dans un langage, nous ne dirons pas de caserne, ce serait insulter nos soldats, mais de halle, puis il lança son cheval sur les curieux. Une panique s’en suivit.
Plusieurs individus furent culbutés sans qu’il y eût néanmoins d’accident à déplorer. Des spectateurs indignés ramassèrent des pierres. Tout le monde hua ce malencontreux officier. On le traita de brutal, de Cosaque, de Bédouin, etc., toutes épithètes assez malsonnantes à l’oreille d’un guerrier. Aussi, fut-ce au milieu des cris d’indignation que notre homme fit son entrée dans la ville. Le soir un charivari devait rendre son triomphe plus complet, mais on avait compté sans l’intervention de la police. Le lendemain matin, au départ de Bourbonne, le détachement et son commandant étaient escortés de deux gendarmes. Malgré la présence de ces agents de l’ordre public, la foule, qui était nombreuse, criait : A bas le lieutenant-colonel ! Et les soldats répondaient : Vivent les Bourbonnais !
Dans la même journée, l’autre partie du régiment, sous les ordres du colonel, arrivait à Bourbonne. Celui-ci, par son urbanité, fit oublier la brutale arrogance du lieutenant-colonel. Lorsque la population eut appris qu’il avait désapprouvé et blâmé la conduite de son inférieur, elle se porta au jardin des bains et fit une ovation à cet officier galant homme.

Les habitants de Bourbonne gardent encore le souvenir de cette double réception, et les militaires qui traversent cette ville sont reçus d’ordinaire comme des frères par tous les citoyens qui ne voient en eux que des amis.
Nous espérons que l’armée, elle aussi, se souviendra de la double réception de Bourbonne.

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Un ancien soldat est venu aujourd’hui nous raconter un fait horrible que nous n’avions pas voulu reproduire hier. Il n’a fallu rien moins que l’assurance formelle de ce citoyen pour que nous ajoutions foi à son récit :

Le 5 octobre 1869, il se trouvait à Mascara et faisait partie du 1er bataillon d’infanterie légère d’Afrique. Dans la cour du quartier on vit arriver quelques officiers, et à ce même moment on amena un condamné, complètement nu, les mains attaché derrière le dos.
On introduisit ce pauvre malheureux dans un cachot, et là en présence des officiers, on le coucha à terre, et on lui lia les jambes au cou avec une ficelle très mince, analogue au fil dont se servent les cordonniers.
D’heure en heure des bourreaux chargés de cette exécution venaient lui jeter de l’eau sur le corps pour faire serrer davantage les cordes qui lui coupaient les membres.
Trouvant que cette atrocité n’était pas assez forte, un sergent -major lui sauta sur le corps. Quarante-huit s’écoulèrent ainsi, et le malheureux patient poussait des cris déchirants.
On porta le malheureux à l’hôpital, car le médecin qui avait assisté à tous les détails de ce supplice déclara qu’il y avait danger de mort.

Siegler, rue de la Montagne-Ste-Geneviève, 65.

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Un ancien soldat, le sieur Auzilleau, retiré du service le 27 décembre 1869, nous écrit pour nous dire qu’il lui est dû 1,200 fr. par le gouvernement sur sa prime de rengagement, et qu’il lui a été jusqu’à ce jour impossible d’obtenir non seulement un sou, mais même une réponse favorable.
Avis à qui de droit.

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Le sieur A. Picard nous a fait part d’un fait dont il a été témoin, et qui dénote de la part de ses auteurs une férocité qu’on ne devraient jamais rencontrer dans les rangs de l’armée française.
Au mois de février 1856 trois cents hommes de l’atelier militaire, n° 6, étaient employés à la construction d’un pont près de Souk-Aras, province de Constantine.
Un de ces malheureux, coupable d’avoir fait quelques réclamations, fut attaché à un piquet, à 25 pas du feu du camp, pieds et tête nus. Il y avait un pied de neige.
Ce jeune homme, bien élevé et fort intelligent, étaient très aimé de ses camarades, qui voulurent intercéder en sa faveur.
Mais l’officier qui commandait ce détachement entra dans le camp, un pistolet dans chaque main, en s’écriant qu’il ne voulait rien entendre et qu’il casserait la tête au premier qui bougerait.
Ce sont des transportés politiques, occupés auprès de cet endroit à tailler des pierres, qui ont fait entendre raison à cet officier barbare, en le menaçant de lui faire supporter les terribles conséquences de l’acte sauvage qu’il accomplissait.
Néanmoins la malheureuse victime fut portée à l’hôpital, où elle mourut quelques jours après.
Nous n’insistons pas, ce serait faire injure à nos lecteurs.
Tout le monde sait que les soldats envoyés en punition en Afrique, et condamnés à exécuter les travaux les plus pénibles, ne sont la plupart du temps que de pauvres garçons coupables de fautes contre la discipline, et non pas des criminels endurcis.
Mais quand même ce seraient les derniers des scélérats, et ils ne sont cependant pas en dehors des lois de l’humanité, et l’on devrait au moins avoir pour eux les mêmes égards que pour Troppmann et ses pareils.




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