Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le réformisme et la guerre – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°427 – 15 Janvier 1916
Article mis en ligne le 5 janvier 2018
dernière modification le 21 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Notre opinion sur le réformisme parlementaire est connue. Avant la guerre nous n’avons cessé de répéter que l’évolution sociale finit toujours par aboutir à une explosion violente qui peut être progressive ou régressive, ainsi que l’a fort bien démontré Elisée Reclus.

Dès lors, l’essentiel pour un groupement qui, bien plus que profiter du présent, veut s’assurer l’avenir — et c’est précisément le cas pour le socialisme compris dans son acception la plus large et la plus vraie — disons-nous, est de prévoir et de se préparer à la grande crise inévitable, de façon à ne pas être pris entièrement au dépourvu, devenant ainsi l’instrument et le jouet de forces aveugles et surtout adverses. Du moment, que tout faisait prévoir une guerre, quelle valeur pouvaient bien avoir les soi-disant réformes politiques et économiques ? Tout devait, au contraire, être mis en œuvre, non pas pour éviter la crise, chose impossible, mais pour la faire éclater nous-mêmes, de façon sinon à la diriger, du moins à l’imprégner le plus possible de nos aspirations. C’était là, en somme, la préparation révolutionnaire que nous n’avons cessé de conseiller et qui nous a valu les railleries des esprits "positifs, sages et scientifiques". Nous étions accusés d’inconscience ou de canaillerie et même des deux à la fois.

Les politiciens et tacticiens du socialisme officiel peuvent aujourd’hui se vanter d’avoir rendu un signalé service à l’humanité avec leurs calculs les plus savants ! Le prolétariat s’est trouvé absolument impuissant en face du gaspillage le plus inouï de vies, de forces et de richesses.

* * *

Un historien italien, M. Guglielmo Ferrero, dont la presse a rapporté plus d’une fois les jugements depuis le début de la guerre, vient de dresser contre le réformisme un réquisitoire formidable. Il l’a fait dans le but d’étendre la responsabilité de la guerre, de façon à ce qu’elle ne pèse pas uniquement sur les classes dirigeantes et de faire encore et toujours œuvre de conservation. Mais cela n’enlève rien à la valeur des constatations de faits qu’il nous donne.

Écoutons son raisonnement, qui se rapporte à l’Italie, mais pourrait trouver partout ailleurs son application :

En quoi consiste donc cette responsabilité, tant discutée, du socialisme italien ? Pour s’en rendre compte il faut se rappeler que pendant dix ans — de 1901 à 1911, entre l’avènement du ministère Zanardelli et l’expédition de Tripoli — le parti socialiste, comme les deux autres partis d’extrême-gauche, le radical et le républicain, a participé volontairement à un jeu très habile de compensations, par lequel toute concession faite aux partis extrêmes, et en particulier aux socialistes, était contrebalancée par des concessions faites aux castes sociales les plus opposées à ces partis et vice-versa, le gouvernement maintenant la balance entre les uns et les autres. Chacun sait combien le parti socialiste a accru sa puissance en ces dernières années. Il a réussi à faire tomber beaucoup d’anciennes méfiances, craintes et soupçons de l’Etat à son égard ; à adoucir nombre de duretés et à secouer maintes négligences de l’administration, dont le peuple avait le plus à se plaindre ; bref, il est arrivé à acquérir ce qu’il fallait d’influence pour que le gouvernement tienne désormais compte de ses vœux et des intérêts qu’il avait pris à cœur de défendre. Mais du même coup s’est aussi accrue dans l’Etat la puissance du capitalisme, comme les socialistes le nomment un peu vaguement, — c’est-à-dire des grands potentats de la finance. Tous les privilèges économiques de ces grands potentats se sont renforcés, même ceux qui pressurent le plus la maigre bourse du pauvre. Au fur et à mesure que l’influence du parti socialiste sur la politique intérieure grandissait, comme par défi, l’influence antagonique des partis ennemis du socialisme dans la politique étrangère grandissait aussi.

Politiciens socialistes et fonctionnaires syndicaux s’étaient bornés à constater que leur action forçait tous les partis bourgeois à s’allier entr’eux et tous les patrons à se syndiquer à leur tour. Ils se félicitaient surtout de ce dernier fait, car la production allait être de plus en plus réglementée et soustraite à ce qu’ils appellent bien à tort "l’anarchie économique". Quant à l’accroissement de la puissance capitaliste, s’ils le constataient, c’était pour le déclarer de bon augure ! Nous le voyons bien à présent !

Ferrero trouve ensuite que "les transactions et les compensations sont le pain quotidien de la politique", aussi excuse-t-il celle pratiquée en Italie. Cependant, il ajoute :

Les intérêts et les principes opposés ne se peuvent pas toujours et tous concilier au gré des hommes : il y a des limites qu’aucun Etat, ni potentat ne peut dépasser, lorsqu’il tente de concilier des éléments opposés, sans courir le risque de faire des mélanges explosifs. Les faits ont prouvé que cette limite a été outrepassée en Italie, lorsqu’un gouvernement par trop avisé se proposa d’amener un Parlement profondément et obstinément conservateur, à doter les socialistes de ce formidable instrument de puissance qu’est le suffrage universel.

Le Parlement s’insurgea et ne se résigna à accomplir le sacrifice que lorsque les éléments conservateurs eurent obtenu une compensation adéquate. Et cette compensation fut précisément la Tripolitaine. Les socialistes ne peuvent pas encore comprendre comment ce fameux ministère, si bien panaché de rouge et en qui ils avaient fondé tant d’espérances, leur a ainsi glissé des mains après trois mois, pour courir à la conquête de la Libye ? Et ils vont répétant qu’ils voulaient bien du suffrage universel, mais point de la guerre d’Afrique !

Certes, personne ne doute combien agréable et commode c’eut été pour le parti socialiste de recevoir en présent sans beaucoup de peine et sans péril grave, le suffrage universel, qui a coûté tant de luttes à tous les autres partis d’Europe ! Mais il n’est pas difficile de déterminer pour quelle raison un tel miracle était impossible même au sein du Parlement italien !

Glissons sur la définition de "formidable instrument de puissance", donnée pour le suffrage universel, que nous voyons à l’œuvre en Suisse, perfectionné de toutes façons, depuis des dizaines et des dizaines d’années, sans que le bon peuple paraisse y avoir gagné grand’chose. Instrument de puissance, oui, mais pour la classe dominante, qui s’en sert pour faire ratifier continuellement son oppression et son exploitation.

Ferrero qui voit dans l’expédition en Tripolitaine une grave atteinte au droit, n’hésite pas à faire remonter à l’Italie une part de responsabilité de la guerre européenne."Le feu ayant été mis à une vaste région de l’Afrique septentrionale, le vent en transporta quelques étincelles dans la péninsule balkanique, y allumant un incendie plus vaste et plus violent, d’où un tison ardent a volé jusqu’au cœur de l’Europe. Les socialistes obtinrent sans peine le suffrage universel, mais l’Europe est en flammes."

Retenons ce raisonnement, non tant pour ce qu’il affirme contre le réformisme parlementaire, mais pour l’aveu, très important, que l’Allemagne n’est certes pas la seule responsable de l’immense catastrophe. Il faut, du reste, être passablement niais pour le croire encore.

Quant aux partisans de la "paix sociale", par la conciliation des éléments les plus opposés à force de compensations, ils peuvent aussi se réjouir de l’admirable résultat qui a été obtenu !

Voici la conclusion de Ferrero :

La conquête de la Tripolitaine dont tant d’autres événements devaient dépendre, fut donc la crise suprême de cette politique de transactions et de compensations qui régissait l’Etat de 1901 à 1911, et qui englobe la responsabilité de tous les partis qui la soutinrent. Car il est clair, en somme, qu’une telle politique n’aurait pu se développer et durer non seulement si le gouvernement ne l’avait pas tentée, mais encore si le parti socialiste ne s’y était pas prêté. Cela ne veut pas dire que le parti socialiste ou le gouvernement auraient pu ou dû faire une politique autre que celle qu’ils firent. Il n’y a aucun moyen de démontrer que l’Italie pouvait être gouvernée différemment, ni de déterminer si l’ayant été, elle serait aujourd’hui plus heureuse. Cela veut seulement dire, qu’à la lumière des faits, il est maintenant évident que le gouvernement de l’honorable Giolitti, de même que le parti socialiste et les autres partis d’extrême-gauche avaient cru cette politique de concessions mutuelles, plus aisée, plus simple et moins dangereuse qu’elle ne l’était à la vérité ; qu’ils se sont trompés en en évaluant les conséquences et qu’il faut tenir compte de cette erreur pour juger le présent état de choses, leurs droits et leurs devoirs à l’heure actuelle. Un gouvernement et des partis ayant commis une erreur qui n’a pas été sans conséquences graves, ne peuvent parler et agir comme un gouvernement et des partis qui auraient rendu quelque signalé service.

La tentative de Ferrero d’étendre les responsabilités ne peut que réussir à englober tous les politiciens sans distinction, mais le peuple n’en demeure pas moins la grande victime. Coupable, peut-être, envers lui-même, il n’en a pas moins le droit indiscutable de demander des comptes à tous ceux qui l’ont trompé, trahi, volé et massacré. Et nous devons travailler de toutes nos forces à ce qu’il en soit précisément ainsi.

La formidable accusation que l’historien italien a dressée contre le réformisme parlementaire a une portée beaucoup plus grande qu’il ne l’imagine lui-même. Quel profond enseignement révolutionnaire, en effet, que de montrer comment les intérêts des capitalistes et des déshérités sont inconciliables et que la pire catastrophe est celle pouvant résulter d’avoir voulu les concilier quand même.




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