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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le droit à la peur – Louis Bertoni
Le Réveil communiste-anarchiste N°429 – 12 Février 1916
Article mis en ligne le 5 janvier 2018
dernière modification le 1er janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Que nos lecteurs se reportent aux dernières années ayant précédé la guerre ou remontent même tout le cours de leur vie pour se demander ce dont l’éducation officielle et celle de l’église se préoccupaient surtout et partout — la réponse ne saurait être douteuse. Elles visaient à inspirer le respect des institutions et des maîtres ; mais comprenant très bien qu’à la réflexion ni les unes ni les autres ne sont guère respectables, tout était mis en œuvre pour faire naître et entretenir chez les individus la peur, avec l’acceptation du mal pour ne pas être frappé du pire.

L’appareil policier et judiciaire avait été de plus en plus perfectionné avec un soin tout particulier mais il se trouvait toujours quelque mufle pour trouver que le glaive de la loi n’était pas encore assez tranchant. La principale arme de gouvernement et d’exploitation restait ainsi la peur.

L’ouvrier devait trembler devant le patron et avoir la peur, s’il venait à se mettre en grève, de se voir jeter sur le pavé ou appréhender par la police ; le locataire devait craindre le propriétaire et ne pas le blesser par l’affirmation d’idées subversives ; les enfants et les femmes avaient à fréquenter l’église pour ne pas se faire d’ennemis dans le monde aussi bien pensant que puissant. La vie entière devait se passer dans une perpétuelle alarme, à moins de faire preuve de la soumission la plus complète. Et le pauvre monde se faisait toujours plus petit dans le perpétuel souci de ne s’attirer aucune réprobation ou châtiment. Les parents ne craignaient, d’ailleurs, rien tant que leur progéniture ne fût pas assez timorée.

De cette éducation à la peur, nous avons tous plus ou moins gardé les stigmates. Et même parmi nos camarades, il n’est pas rare d’entendre exprimer des craintes, fondées si l’on veut, mais qu’il faudrait quand même savoir surmonter. Le socialisme parlementaire ne doit certes pas son succès à une vertu intrinsèque quelconque, mais à la peur du socialisme véritable et par sa nature même révolutionnaire.

Gardes, gendarmes, policiers, huissiers, magistrats, surveillants, directeurs, contre-maîtres, chefs de tout grade ne devaient-ils pas tendre à maintenir la peur dans le troupeau ? Et cette peur ne formait-elle pas, en somme, l’une des bases de tout le régime ? Peur de perdre son gagne-pain, de ne pouvoir nourrir sa famille ou d’avoir à l’abandonner ; peur des répressions de la loi et de l’autorité patronale ; peur de heurter l’opinion publique, de manquer des recommandations nécessaires de personnes influentes ; peur d’être soi même, d’accuser quelque angle ou couleur au lieu de se fondre complètement dans l’innommable amas incolore où la vie ne s’accuse que par un grouillement obscur.

La peur régnait et nos bourgeois y tenaient tellement, qu’à peine elle paraissait tant soit peu diminuer du fait de quelques indisciplinés, ils réclamaient sans autre contre ces derniers son superlatif, la terreur !

Mais voici qu’un vilain jour nos maîtres décident de déchaîner le grand fléau : la guerre. Et de suite la "crainte du danger", grâce à laquelle seulement ils oppriment et volent le bon peuple, devient une lâcheté. Les mêmes travailleurs, qui, hier, devaient frémir à l’idée de quitter leur famille, d’abandonner leur place à l’atelier, de se trouver mêlés à la moindre grève, manifestation ou bagarre, les mêmes individus pour qui la sagesse consistait surtout à ne rien dire, rien oser, à s’effacer, à se retirer, à s’humilier, à se plier, doivent éprouver les plus hauts sentiments de dignité, de fierté et d’indépendance, sentir leur sang bouillonner sous tout affront, ne tolérer aucune usurpation, se transformer de moutons en lions, rugir au lieu de bêler, courir les plus effroyables risques au lieu de se garer prudemment, être des héros pour leurs maîtres après en avoir été si longtemps les très dociles et bonnes bêtes de somme !

En avant ! La vie ne vaut pas la peine d’être vécue sans la liberté ! Nul danger ne doit plus arrêter l’individu dans sa lutte contre l’envahisseur, l’ennemi, l’oppresseur !

Très bien ! très bien ! Mais qui s’est emparé des maisons du peuple, a usurpé la terre et les produits du peuple, qui le maintient dans un état perpétuel d’infériorité et de dépendance, qui entrave son développement physique et moral, qui s’oppose à son bien-être, si ce n’est la classe privilégiée de chaque pays monopolisant la richesse, accaparant le sol, les matières premières, les moyens de production, de consommation et d’échange ?

Pourquoi l’héroïsme aujourd’hui admirable contre l’ennemi de l’extérieur était-il hier un crime contre l’ennemi de l’intérieur ?

Quant à nous, nous n’avons jamais compris comme à présent la "crainte du danger" de la part du peuple. Nous réclamons pour lui le droit à cette peur dans laquelle il a été élevé. Ah ! qu’elle est bien justifiée la peur de la boucherie immonde pour les financiers et les rois, sans une grande revendication populaire, sans un idéal de justice sociale !

Comment ne pas craindre la mort qui va priver les siens de leur principal soutien, alors que rien ne permet d’entrevoir l’avènement d’un haut principe de solidarité garantissant le bien-être de tous dans l’égalité !

Comment ne pas craindre la mort en face de la spéculation la plus hideuse sur les nécessités même dé la guerre, s’étalant au grand jour sans qu’un irrésistible mouvement d’indignation ne l’arrête de sitôt ?

Comment tout braver, tout endurer, tout souffrir, tout risquer, avec le seul espoir que ce sera bientôt la fin ? Et cet espoir aussi — navrante ironie ! — parait s’éloigner de plus en plus.

Oui, c’est l’heure où la crainte peut bien étreindre tous les cœurs ! Mais la grande idée ne va-t-elle pas bientôt surgir et resplendir aux yeux de tous les combattants, l’idée que l’immense holocauste ne saurait être absolument vain et qu’il faut un but commun et universel à atteindre pour que le salut redevienne possible ?

Il n’est plus permis de croire aux miracles, mais n’est-ce pas un miracle que des millions d’hommes persistent à s’entretuer malgré eux sur l’ordre d’une poignée de fous et de canailles ? Et l’effort de tous ne serait-il donc plus à espérer que pour la destruction et la mort ?

Non, que la masse sente la nécessité de la grande rédemption humaine et rien ne pourra lui résister. Jusque là, nous comprendrons trop bien la peur.




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