Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Notre guerre – Au Portugal
Le Réveil communiste-anarchiste N°431 – 11 Mars 1916
Article mis en ligne le 5 janvier 2018

par ArchivesAutonomies
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Quelques jours après les derniers événements de Lisbonne, dont notre presse nous a fort peu renseignés, la police portugaise a fait saisir et publier un manifeste révolutionnaire, en insistant sur quelques fautes de grammaire et incorrections de style qu’il contient, paraît-il, dans l’original. Tout en souhaitant que chaque révolutionnaire sache s’exprimer le mieux possible, nous voudrions ne manquer plus que de connaissances grammaticales, sûrs d’être bientôt à même d’avoir tout loisir pour les acquérir. Hélas ! nous en manquons de bien d’autres beaucoup plus importantes ! Voici la traduction du dit manifeste :

Nous faisons appel à une insurrection populaire au caractère nettement économique, sans intelligences avec aucun des clans politiques, dont le seul but est le remplacement d’hommes dans les charges du gouvernement, le peuple demeurant toujours dans une situation économique et morale égale, sinon pire, ainsi que l’histoire de toutes les révolutions politiques le démontre. Qu’à Lisbonne et autres lieux de ce pays nous nous insurgions contre la cherté des vivres, c’est-à-dire contre l’organisation sociale actuelle, basée sur le privilège de la propriété et par conséquent sur la spéculation commerciale et l’exploitation de l’homme par l’homme, crimes légalisés et défendus par l’Etat, qui est maintenu par tous les partis politiques
Dans ce but, nous vous proposons d’agir ainsi :

1. Faire appel secrètement à tous les groupements en dehors des compromissions politiques et en créer de nouveaux, réunissant ainsi le plus grand nombre de révoltés contre la famine que le Capital nous impose. Les organiser pour assaillir et saccager, le 29 courant (janvier 1916), la plupart des magasins de vivres, de chaussures et de vêtements. Attaquer aussi les monts-de-piété, lorsque, maîtres de la situation, nous pourrons le faire sans dommage pour les miséreux qui y ont leurs objets.

2. Détruire en même temps les centrales des téléphones et assaillir le plus grand nombre de débits de boissons et de cafés, en jetant à la rue toute la verrerie, afin d’empêcher tout emploi de la cavalerie.

3. Chercher à répandre à terre le vin et l’alcool emmagasinés et donner au mouvement le caractère le plus communiste possible en répartissant tout ce qui sera pillé.

4. Attenter par des moyens violents à la vie de ceux qui chercheront à s’opposer aux assauts et aux pillages, qui doivent être faits simultanément par des gens armés de toutes façons.

5. Tous les éléments disposés à initier ce mouvement, devront se munir en plus des armes en leur possession, d’outils pour enfoncer des portes. Les groupes devront agir, afin de coordonner les efforts, sur les points suivants : (suivent les noms de dix-sept rues et quartiers de la ville), en poursuivant sans interruption le mouvement de façon à l’étendre toujours plus.

30 janvier. – Maintenir l’agitation, qui ira grandissant. Commencée avec 300 à 400 hommes, au bout de quelques heures, elle en comptera des milliers, en raison de la misérable situation économique des travailleurs et grâce à plusieurs petits meetings sur divers points de la capitale. Inciter le peuple aux assauts et au pillage, en signe de protestation contre le fait que nos réclamations sur la cherté de la vie, les heures de travail et les détenus politiques n’ont pas été écoutées. Les orateurs, dans leurs discours, rappelleront comme exemple la mémoire sans tache du rebelle Bartolomeu Constantino. Continuer l’assaut des magasins de vivres, de vêtements, de chaussures, des boucheries, boulangeries, . etc. Détruire les frigorifiques, saboter la canalisation du gaz, proclamer partout la grève générale dans les buts indiqués.

6. Résistance tenace à l’état de siège, s’il est proclamé.

31 janvier. – 7. Placer de nombreux comités armés aux portes des usines et ateliers. Continuation du pillage. Élimination des ennemis des travailleurs.

8. Le peuple insurgé socialisera les moyens de transport, en amenant les denrées dans les halles actuelles et en en créant d’autres, toutes administrées par les syndicats et leurs fédérations.

9. Ne pas écouter les sommations ou propositions d’un gouvernement quelconque, ni accepter l’intervention de politiciens, tant que nos aspirations ne seront pas satisfaites. Il reste en tout cas bien entendu que nous ne rendrons point les armes qui auront servi à l’insurrection.

10. Si le ministère en charge démissionne sans être remplacé par un autre, le peuple cherchera à établir la Commune portugaise.

11. Que pas un des hommes mêlés à ce mouvement ne paie son loyer (il est payé le premier de chaque mois) avant qu’il ait, pris fin.

12. Qu’un comité secret organise et instruise tous les groupements d’action pour réaliser ce programme.

13. Au cas d’un échec, que nous croyons impossible, faire du moins la grève des locataires.

14 à 17. (Détails sur l’organisation du comité révolutionnaire).

18. Installer des cuisines communistes, utilisant les anciens couvents et les "cuisines économiques" actuelles et y apporter tout le nécessaire.

19. Entrée publique et gratuite pour deux repas quotidiens.

20. Loger vieillards et enfants dans les édifices publics, écoles, couvents, etc., en les aménageant avec lits, literie, bancs, tables, etc.

21. Pourvoir chacune de ces institutions d’un personnel capable, dévoué et régulier dans ses services.

22. (Distribution des groupes d’action, dispositions de défense et d’attaque).

Ce plan a eu un commencement d’exécution le 29 janvier dernier. Quelques épiceries ont été pillées et leurs marchandises distribuées au peuple accouru. Des bombes furent jetées contre la police et la garde républicaine.

En même temps, un peu partout dans les provinces, le peuple s’est rendu chez les accapareurs de grain les obligeant à vendre aux anciens prix. Quelques grèves ont éclaté, le tocsin a sonné ; des échauffourées et des émeutes ont suivi.

Mais tous ces mouvements, qui n’ont pas encore cessé d’ailleurs, n’ont pas eu de rapports directs avec la tentative insurrectionnelle et communiste de Lisbonne.

La police a sans doute communiqué aux journaux le programme ci-dessus pour effrayer les classes moyennes et aussi les partis politiques d’opposition, qui seraient tentés d’avoir recours au peuple pour renverser le parti "affonsiste", actuellement au pouvoir. Elle a pensé de même discréditer le mouvement révolutionnaire et anarchiste, en présentant ses hommes comme des rêveurs et des fous qui croient pouvoir changer toute l’organisation sociale du jour au lendemain. C’est, en effet, l’antienne entonnée en ce moment par la presse bourgeoise et par celle "socialiste" également.

Le résultat de la publicité donnée au plan révolutionnaire ne parait pas avoir été, du moins chez le peuple, celui que la police escomptait. Tiré par les journaux à des dizaines de milliers d’exemplaires et répandu partout, il a éveillé le plus vif intérêt, venant souligner, expliquer et donner plus de retentissement aux faits. Le peuple a vu qu’il ne s’agissait plus d’une tentative politique, dirigée par quelques aventuriers à leur profit exclusif. Les conquêtes devaient être pour tous et bien réelles. Les besoins de tous auraient été satisfaits d’abord, de façon à réaliser un égalité de fait et non seulement de droit. Plus d’un s’est écrié en guise de commentaire : "Eh bien, si j’avais su, j’en aurais été !" Et même la rédaction incorrecte du programme n’a servi qu’à prouver l’origine bien populaire du mouvement et à lui donner de ce fait, plus de valeur.

Les journaux font ressortir aussi que Bernardino dos Santos, l’insurgé chez qui ce programme a été retrouvé, s’était battu en 1910 pour fonder la République et avait été l’un des premiers blessés à la Rotonde (la position occupée par les républicains les 4 et 5 octobre 1910). Pour ce motif, il touchait même une pension de l’Etat, mais sans travail depuis cinq mois, à causa de ses idées anarchistes, qu’il avait embrassées depuis la proclamation de la République, c’était pour lui la misère quand même. Notre camarade avait aussi été l’ami intime du vieil agitateur et orateur populaire, Bartolomeu Constantino, dont les funérailles, le 16 janvier dernier, ont été une imposante manifestation ouvrière et révolutionnaire. A remarquer encore que la veuve de Constantino, après avoir reçu les condoléances du président de la République, a été arrêtée au cours des récents événements et gardée pendant quelques jours.

Bernardino dos Santos est maintenant en prison et va être livré à la justice militaire. La peine de mort étant abolie, il récoltera plusieurs années de bagne, si une agitation internationale ne se produit en sa faveur et en faveur de ses amis, agitation que la situation actuelle rend singulièrement difficile.

* * *

Les camarades qui nous communiquent les renseignements ci-dessus aimeraient nous voir exposer notre opinion et nos critiques sur leur programme et leur tentative. Nous tenons, à leur exprimer d’abord notre entière solidarité, mais la discussion qu’ils demandent ne pourrait se faire utilement qu’en leur présence et sur des renseignements beaucoup plus détaillés. Toutefois, comme les événements actuels, nous réservent encore bien des surprises, dans l’espoir qu’elles ne seront pas toutes mauvaises, il importe d’envisager de près le cas d’insurrection. C’est une tâche à laquelle nos groupes ne doivent pas manquer de s’adonner.




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